Rome, la revanche industrielle : comment l’Italie veut conserver « sa part du gâteau » dans la défense européenne
Jean-Baptiste Huet (BFM Business)

L'hélicoptère AW169, proposé par Leonardo.
RM - REUTERS - Ricardo Moraes
Jean-Baptiste Huet (BFM Business)

L'hélicoptère AW169, proposé par Leonardo.
RM - REUTERS - Ricardo Moraes
Depuis plusieurs mois, les industriels de la défense italiens affichent d’excellents résultats. Le budget militaire de Rome est en hausse constante – il doit atteindre l’objectif de 2 % du PIB dès cette année. L’Italie est aujourd’hui le sixième exportateur d’armes au monde, avec près de 8 milliards d’euros de licences délivrées en 2024. Entre 2019 et 2023, les ventes ont progressé de 138 %.
La Présidente du Conseil Giorgia Meloni pousse encore les feux et mise sur les technologies d’avenir, allant jusqu’à lancer un fonds d’investissement d’au moins 1 milliard d’euros pour soutenir l’essor d’une intelligence artificielle made in Italy. Rome ne se cache plus, et assume au grand jour son rôle de grand pôle de l’industrie de défense. De la Pologne à l’Indonésie, en passant par le Nigeria, les industriels italiens trouvent des débouchés sur tous les continents.
« Ce n’est pas une renaissance, mais une affirmation, explique Jean-Pierre Darnis de la fondation pour la recherche stratégique. L’Italie a toujours été présente, mais elle agit désormais à visage découvert ». Ses grands groupes industriels en avant – Leonardo (aéronautique et électronique), Fincantieri (construction navale), Avio (spatial) et Elettronica – occupent le terrain, soutenus par un État qui fixe le cap. « Il y a un aspect psychologique important, explique un industriel du secteur implanté en Italie. Les Italiens veulent être considérés à égalité avec la France et l’Allemagne. Il y a clairement une posture qui change ».
« Ce refus de dilution, Jean-Pierre Darnis le résume d’une formule. L’Italie veut défendre son bout de gras, notamment face à la France ». L’épisode du rachat avorté des Chantiers de l’Atlantique (STX) par Fincantieri, bloqué par Paris en 2021, « reste vécu comme une gifle dans les milieux industriels italiens ». Rome en a tiré une leçon simple : ne plus jamais céder ses positions dominantes.
La souveraineté industrielle n’est pas un slogan, c’est une véritable politique publique. Le gouvernement garde la main sur les secteurs sensibles, notamment grâce à la loi de Golden Power, qui lui autorise un droit de veto sur toute acquisition étrangère. Exemple avec Safran, qui a péniblement acquis Microtecnica, la partie italienne de la commande de vol de l’Américain Collins Aerospace.
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L’Italie cultive un pragmatisme rare. Elle travaille avec tout le monde, sans s’enfermer dans un bloc. « Il n’y a pas de fermeture idéologique », poursuit l'industriel.
C’est ce que constate aussi Hervé Guillou, l’ancien patron de Naval Group : « Ils sont très malins et ont toujours au moins deux fers au feu. Dans le naval, ils discutent activement avec les Allemands ; dans le spatial, ils ont un accord séparé avec la Nasa en plus d’être soutenus sur Vega par l’Esa ; dans l’aéronautique, ils travaillent avec GE et Boeing. […] ils savent aussi se servir de l’Europe surtout pour attirer les subventions ! »
Cette stratégie d’alliances à 360 degrés se vérifie récemment dans les faits. Avec l’allemand Rheinmetall, Leonardo a créé une coentreprise pour construire des chars, avec la Turquie, un accord entre Leonardo et le fabricant Baykar ouvre la voie à une production commune de drones tactiques. Ces partenariats permettent à l’Italie de rester présente sur tous les fronts. Ses alliances ne datent d’ailleurs pas d’hier : de l’avion de combat Eurofighter au consortium de missiles MBDA, en passant par l’avion régional ATR ou l’hélicoptère NH90, la péninsule occupe de longue date une place notable dans les grands programmes conjoints européens.
« Toutefois cette position "multi-alliances" est aujourd’hui fragilisée, analyse le patron italien d’un grand industriel européen. La relation avec les États-Unis devient plus complexe, et certains dirigeants italiens cherchent déjà de nouveaux équilibres vers l’Asie ou le Moyen-Orient, toujours pour éviter d’être enfermés dans un rapport de force franco-allemand. »
Le secteur spatial est devenu la vitrine de cette affirmation italienne. Cette semaine, le Président Italien Sergio Mattarella et Adolfo Urso, le ministre des entreprises et du made in Italy, ont inauguré une nouvelle usine pour produire des petits satellites avec Thales Alenia Space, un partenariat avec la France.
Dans ce domaine hautement stratégique, là encore, l’Italie refuse de s’enfermer. Rome investit parallèlement dans d’autres programmes, la constellation européenne IRIS 2, sa propre constellation avec IRIDE, financée par les fonds post-covid, qui permettra de déployer une flotte de satellites d’observation 100 % nationaux. Sans oublier, dans le civil, des expérimentations en cours avec l’américain Starlink pour équiper certains trains italiens en Wi-Fi.
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La péninsule est présente sur toute la chaîne spatiale européenne : du lanceur léger Vega – dont elle vient de récupérer la commercialisation (construit par Avio) – jusqu’aux satellites avec la fabrication des antennes embarquées, les systèmes de traitement de signal… Et bientôt le projet Bromo, qui doit associer Airbus, Thales et Leonardo autour d’un champion européen. Là encore, Rome entend bien peser à égalité comme l’expliquaient en début de semaine BFM Business et La Tribune. Plus question désormais de se mettre Rome à dos, « le moment est venu d’agir ensemble, conclut l'industriel, les temps le demandent ».
Jean-Baptiste Huet (BFM Business)