Le Furet du Nord demande son placement en redressement judiciaire : pourquoi le secteur des librairies souffre

La librairie, le Furet du Nord à Lille.
Photographer - Laure Boyer / Hans Lucas via Reu - Laure Boyer / Hans Lucas - Laure Boyer

La librairie, le Furet du Nord à Lille.
Photographer - Laure Boyer / Hans Lucas via Reu - Laure Boyer / Hans Lucas - Laure Boyer
Le secteur des librairies est en souffrance. Après Gibert, c'est Nosoli (Furet du Nord et Decitre), qui demande son placement en redressement judiciaire. Cette procédure devrait s'ouvrir le 1ᵉʳ juin auprès du tribunal de commerce de Lille Métropole, annonce le groupe dans un communiqué de presse publié ce mardi 26 mai.
Un plan de redressement détaillé sera présenté « dans les prochaines semaines », précise le groupe. Franck Brunet, délégué CFDT du Furet du Nord, a déclaré craindre « à la fois pour les sites et pour les salariés », à l'issue d'un comité social et économique extraordinaire à Tourcoing mardi, pour présenter la procédure aux élus du personnel.
« Les pertes se creusent au fur et à mesure des mois qui passent », a-t-il souligné, évoquant « une rupture à partir du mois de décembre et un début d'année très compliqué ». « On va sur un chemin assez escarpé, mais on est toujours vivant », a-t-il tempéré.
Après les CSE mardi matin à Tourcoing, près de Lille, et dans la banlieue lyonnaise, les annonces ont été présentées à l'ensemble des salariés du groupe, comme à Lille, où le principal magasin Furet du Nord était fermé pour l'occasion entre 13 heures et 14 heures.
Pour rappel, Nosoli compte quelque 600 collaborateurs et 27 librairies, dont 18 Furet du Nord, principalement basés dans le Nord, le Pas-de-Calais et en région parisienne, ainsi que 9 magasins Decitre, essentiellement en région Rhône-Alpes.
Alertes en temps réel sur les informations économiques majeures.

Fondé à Lille en 1921, le Furet du Nord a notamment été la première librairie française en libre-service, à partir de 1959. Après s'être étendu dans sa région, puis en région parisienne, le Furet du Nord a racheté en 2019 Decitre, autre libraire centenaire d'origine lyonnaise, et l'ensemble a donné naissance en 2022 au groupe Nosoli.
Malgré une transformation de ses activités engagée depuis l'an dernier, « la dégradation plus rapide » que prévu de son marché depuis le début de cette année a contraint le groupe à recourir à cette solution de redressement judiciaire.
Plusieurs axes de transformation ont déjà été identifiés : rééquilibrer l'activité entre les ventes de livres et le hors-livre (jeux, papeterie, loisirs créatifs), se renforcer davantage dans le numérique et développer l'activité auprès des professionnels (collectivités, universités, librairies indépendantes, etc.), souligne Nosoli.
Les activités du Furet du Nord et de Decitre vont se poursuivre normalement durant son redressement judiciaire, assure le groupe, qui a réalisé un chiffre d'affaires de 150 millions d'euros en 2025. Selon des sources syndicales, un nouveau CSE est prévu le 2 juin. Il devrait, selon Franck Brunet, être « porteur d'annonces » plus précises.
De manière générale, le secteur des librairies en France est confronté à la concurrence toujours plus exacerbée du e-commerce et au déclin de la lecture sur papier. « Le marché des biens culturels traverse une crise profonde, marquée par une forte pression sur les marges et un recul des volumes de près de 15 % depuis 2021 », rappelle Nosoli. Un contexte « encore fragilisé ces derniers mois par l'évolution du pouvoir d'achat et des modes de consommation ».
En 2024, 50 postes avaient déjà été supprimés au sein du groupe Nosoli : trois librairies Furet du Nord avaient fermé à Lille, Paris et Beauvais, ainsi que deux magasins Decitre, à Annemasse (Haute-Savoie) et Bezons (Val-d'Oise).
Ces difficultés sont partagées par d'autres grands acteurs du secteur, comme Sauramps, basée à Montpellier, mais aussi des librairies indépendantes plus modestes, qui sont environ 3 500 réparties dans toute la France. En avril, le tribunal des affaires économiques de Paris a placé en redressement judiciaire le groupe Gibert, premier libraire indépendant de France, qui souhaite se relancer dans le segment des livres d'occasion.
Pour la direction de Gibert, le modèle des librairies est « pris dans un effet ciseau entre l'explosion de ses coûts fixes (loyers, énergie) et le déclin du marché des livres neufs avec une compression des marges sur ce marché ». À cela s'ajoutent la vive concurrence des sites de vente en ligne, comme Amazon, la croissance du marché des livres d'occasion et la tendance de fond du recul de la lecture, délaissée au profit des écrans.
Emmanuelle Robillard, la directrice projets et qualité de Mollat à Bordeaux, la plus grande librairie indépendante de France qui emploie 110 personnes, pointe aussi l'impact « majeur » de la baisse du budget alloué par l’État au Pass culture depuis trois ans. Il ne représente plus que 2,5 % des passages en caisse dans sa librairie contre 7 % auparavant, selon elle.
L'ensemble de ces facteurs fait vaciller le fragile équilibre des librairies, « traditionnellement peu lucratives avec un taux de rentabilité moyen situé autour de 1 % », rappellent Philippe Chantepie et Louis Wiart, auteurs d'un essai sur « L'économie du livre » (La Découverte).
Ils soulignent toutefois que le secteur a plutôt mieux résisté que la plupart des commerces de détail, notamment de mode, car « le métier de libraire est vécu comme une vocation », qui « pousse à maintenir l'activité en dépit des difficultés financières ».
« Toutes les librairies souffrent », affirme Guillaume Husson, délégué général du Syndicat de la librairie française (SLF). « Beaucoup d'entre elles étaient sur la corde raide ces dernières années, mais la situation s'est aggravée », précise-t-il à l'AFP.
Le chiffre d'affaires global des librairies s'est contracté de 2,5 % au cours des quatre premiers mois de l'année, selon l'observatoire du SLF, les commerces situés en région parisienne résistant mieux que ceux des villes petites et moyennes.
Si la situation continuait à s'aggraver, l'impact social pourrait être important : le secteur de la librairie (hors grandes enseignes généralistes comme la Fnac) emploie quelque 15 000 personnes. « On fait le dos rond. On espère que les mois à venir, après une année électorale, seront plus prospères », déclare Emmanuelle Robillard, de Mollat.
(Avec AFP)