Marion Montaigne, Mariana Enríquez, Arturo Pérez-Reverte... Notre sélection de livres à lire cette semaine

Notre sélection de la semaine du 19 mai 2026.
LTD/DR

Notre sélection de la semaine du 19 mai 2026.
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Dans son nouvel album, Marion Montaigne représente le jour où Thomas Pesquet visite pour la première fois son atelier partagé. Le colosse en blouson d’aviateur irradie telle une licorne surgissant dans une cave peuplée de créatures nocturnes. Quand il arrive, en ce mois de mai, dans la cour du Centre national du livre, à Paris, pour présenter à ses côtés Space Montaigne, l’exagération propre à la reine de la vulgarisation scientifique n’en est plus vraiment une : le silence se fait, presque naturellement.
À l’origine, c’est lui qui vient la chercher. À l’époque, aucun astronaute francophone n’a communiqué avec le public depuis l’espace. « En 1998, quand Jean-Pierre Haigneré part sur Mir, raconte Thomas Pesquet, on voit un décollage flou puis, six mois après, un retour. C’est tout. » À l’ère des réseaux sociaux, il imagine autre chose, dont une bande dessinée. Il contacte Marion Montaigne sous un post de son Professeur Moustache, le personnage principal de Tu mourras moins bête, et elle… ne répond pas. Pendant neuf mois. « J’avais pourtant laissé un commentaire sympa », sourit-il. Elle découvre plus tard qu’il était posté sous une planche où elle décrivait les astronautes comme « des gens chiants avec un ego énorme ».
Neuf ans après le succès inattendu de Dans la combi de Thomas Pesquet (500.000 exemplaires vendus), elle revient sur cette aventure mais change de point de vue. Longtemps observatrice, elle se met pour la première fois en scène. Et raconte comment une « flippée 4.000 » tente d’entrer dans la tête d’un monstre d’assurance. Car pour elle, le plus grand mystère n’est pas comment on va dans l’espace mais – décalage savoureux – « comment ça pense, une personne qui a confiance en elle ».
Et de raconter son ressenti quand elle doit suivre l’astronaute. Cologne, Houston, Baïkonour…, elle part sur le terrain, affronte ses propres limites (dormir à l’hôtel), flippe pour commander un taxi en allemand (pour le bac, son vieux prof polonais ne lui avait appris qu’à dire : « les gens meurent du typhus dans les camps »).
Elle enchaîne gaffes et montées d’angoisse, se fantasme en Fabrice Arfi ou Élise Lucet pour finalement postillonner une question tranchante. Elle raconte enfin ses « montagnes russes psychiques », libérée, dit-elle, par le livre où Scott Stossel, éditorialiste de The Atlantic, a fissuré la figure du journaliste tout-puissant pour exposer ses angoisses.
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« Je n’avais aucune idée de la tempête qui parfois lui passait dans la tête », explique Thomas Pesquet, mi-amusé, mi-touché. À les voir côte à côte, on mesure la complicité née de cette aventure éditoriale. Les blagues fusent, on se chambre. « Pourquoi tu me dessines comme Stallone mais après un combat ? » lance-t-il. « Moi, je suis un hobbit », rétorque-t-elle.
Depuis leur rencontre, elle a « vu changer le regard des gens sur [elle], comme un ruissellement de l’aura de Thomas Pesquet ». Au cœur du livre, il y a ce décalage permanent, ressort comique assuré. Lui avance droit, elle tangue. Devant Saturn V, elle panique : « Je vais crever. » Lui trouve ça « marrant ». « On est sur deux psychologies, résume Thomas Pesquet. Le mec, il lui manque une case dans un sens, et elle, il lui manque une case dans l’autre. »
Ce nouvel album propose une plongée dans la fabrique des images où l’astronaute jongle sans cesse entre science et communication. La BD en tire des scènes irrésistibles, notamment lorsqu’il court au coucher du soleil façon Top Gun, puis le contrechamp avec un van ouvert et des cadreurs entassés. C’est là que le médium fait mouche.
« On observe dans un coin, on dessine, on discute, puis on reconstruit », explique Marion Montaigne. Sans caméra, elle capte ce que les images officielles écrasent, la répétition, les heures passées à ingurgiter des procédures, la solitude. Le « côté besogneux, très dur », envers de « l’héroïsme que l’on fantasme ». On rit beaucoup. Mais derrière les fusées et les blagues, Space Montaigne raconte aussi comment chacun tente de tenir debout sur une planète perdue dans le vide. À coups de héros, de science… ou d’humour. A-L.W.
C’est un élixir trouble et convulsif. Un livre qui trébuche, vertige troué d’images intérieures, qui déchaîne dans la tête de ses jeunes héros une réalité horrifique, fruit vénéneux de leur imagination estomaquée par les shoots de cocaïne, mais qui se déploie aussi sous leurs yeux : de réel il n’est pour eux que ces visions qui grignotent l’autre, le vrai, qui n’existe plus. Délogés d’eux-mêmes, de toute vie habitable, ils sautent de montées en descentes, déchirés par cet écartèlement.
Narval, Facundo, Carolina et les autres vivent entre ces postulations baudelairiennes, spleen punk et idéal, fange et amour absolu, « suspendus en l’air » dans cette évaporation d’eux-mêmes. Se droguer et faire l’amour sont la mesure de toute chose, point de départ et d’arrivée, pierre de touche de cette ronde psychédélique qui sonde les tripes et les cœurs.

Lire Mariana Enríquez est un ravage et un éblouissement. Déréliction extatique, son lyrisme ébréché est un rire brisé du désespoir. Il explose dans une incandescence poisseuse – la sueur fantasmatique, éthylique, de la rue argentine. Ce roman en lévitation se « tortille comme un chat aveugle » dans une frénésie nauséeuse inconsolable. Une recherche éperdue d’être soi et d’atteindre l’autre, en sachant que la vie rend cette rencontre impossible et en en mourant – en s’y essayant d’autant plus intensément que c’est impossible. Débridée, la sexualité est une monnaie d’échange, un mode de vie et un but suprême. Le langage écorché de trios insolubles, d’êtres fous d’être si tristes.
Le « gris bleuté » de Buenos Aires, « son fleuve croupi », est pour Narval un kaléidoscope de créatures à ses trousses, si familières dans leur harcèlement qu’il leur a donné un nom, « Elle et les Autres » – des visions qui sont sa famille, ses sœurs, ses plus sombres terreurs. Pour leur échapper, il faut attendre la descente, assassine puisque ce retour au réel est lui aussi un distributeur d’angoisses : ce roman qui se lit en tremblant, comme quand on a pleuré, nous engloutit dans ce couloir de transmission entre l’une et l’autre, la fantasmatique et la vraie vie.
Pour Facundo, son amant prostitué, « sorte d’ange à la beauté maudite », Narval met des mots sur ces scènes qui dansent le sabbat, qu’il contrôle mais qui vivent leur vie propre – images fantômes qui grouillent à la fois en lui et hors de lui : il oublie que c’est lui qui les provoque, et il se met à y croire. Facundo, lui, se drogue pour fuir ses amis invisibles, seuls êtres fréquentables de sa réalité.
Mais ces compagnons d’âme traversent le miroir, dirait-on, devenant maléfiques au passage, pour venir hanter l’irréalité hallucinatoire de Narval. Liés par cette dialectique infernale, ils s’aiment, se fuient, se consument, se vampirisent. Ils ne parviendront pas à habiter leurs nuits mais se logeront en nous, spectraux et irréversibles, pour ne plus en sortir. J.E.
Elle a beau affirmer qu’elle entame son recueil « un peu comme un exergue qui aurait mal tourné », Chloé Delaume livre d’entrée de jeu une profession de foi : il nous reste la poésie, et l’humour qu’elle a ravageur : « Dans le réel, à trente ans / Sylvia Plath a posé sa tête dans le four à gaz / Si je ne l’ai pas copiée / C’est parce que de nos jours / Les fours sont électriques / Mais surtout / Oui / Surtout / Parce que je crois au Verbe / Souverain et alchimique. » Qui parle ici ? C’est « l’enfant qui habite au-dedans / Elle a neuf ans et demi / Elle les aura toujours », mais également la future défunte dont la « dernière volonté est un karaoké » au crématorium. Irrésistible, on vous dit.
Ce fut un choc de découvrir cette voix dans Le Cri du sablier (2001), et cette tragédie indépassable : un homme tue sa femme et se suicide, le tout sous les yeux de leur petite fille. Voilà plus de deux décennies que nous couvons du regard et admirons Delaume et ses avatars qui bataillent comme personne pour vivre quand même.

Alors, évidemment, l’existence ne va pas de soi. Aimer non plus. Son arme ? Écrire bien sûr, et convoquer ses sœurs : Lilith (« première femme à dire non »), Sarah Kane ou encore Alice, qui lui enjoignent d’être intraitable. « Et de nos prédateurs nous nous ferons des manteaux. » L’enfant au-dedans morfle encore, mais revenir de loin n’est pas fait pour les chiens : « Je n’ai pas peur du loup / Il m’a déjà mangé. »
La Chloé qui écrit aujourd’hui est forte (« Personne ne me tuera / Pas même un nénuphar »), meurtrie et forte. Cette Chloé-là ne se taira plus : « Non, je n’écoute rien / Maintenant c’est moi. » Elle dépiaute les fables normées, c’est jubilatoire comme tout y passe : le mythe de l’âme sœur, mourir d’amour, la prétendue nécessité d’enfanter…
L’écriture de soi chez elle nous touche en plein cœur car elle fait sienne ce noble levier : « Nous nous reconnaissons par notre infirmité. » La littérature est affaire de brise-glace, brise-silence, elle est là pour mettre des mots sur « un anniversaire qui ne se fête pas ». Avec Chloé Delaume, on ne saluera ni Noël ni la nouvelle année, plutôt le « chagrin zombie ». Désenchantée ? Certainement. Mais si vivace et géniale. A.Ca
Non, Le Club Dumas, du flamboyant espagnol Arturo Pérez Reverte, n’est pas un polar érudit parmi d’autres, et cette énième réédition chez Folio, trente ans après sa première parution, le prouve déjà. Appuyé sur une culture littéraire pointue, qui lui valut des comparaisons avec Le Nom de la rose, et sur un style assez riche et coloré pour rappeler Dumas, ce roman nous conte une double quête bibliophilique d’autant plus trépidante que pèse sur elle l’ombre du diable en personne !

Cela commence lorsque Corso, 45 ans, chasseur de livres à gages sans foi ni loi caché sous une apparence d’étudiant attardé, se voit chargé d’authentifier un manuscrit de Dumas contenant un chapitre des Trois Mousquetaires dont le précédent propriétaire s’est suicidé (laissant une veuve belle et vénéneuse). Dans le même temps, un glacial libraire en raretés recrute Corso pour une mission sensible : retrouver le satanique De Umbrarum Regni Novem Portis, œuvre d’un occultiste du XVIIe siècle mort sur le bûcher.
Un seul volume aurait survécu, or les catalogues répertorient trois exemplaires. L’affaire est d’importance : le livre contient des gravures d’origine plus ancienne, lesquelles formeraient une énigme dont on pourrait déduire le moyen d’invoquer Satan en personne !
Disons-le tout de suite : Pérez-Reverte n’est pas Dan Brown, l’auteur du Da Vinci Code : quand il joue avec l’histoire de la littérature, c’est sans l’outrager – et les amateurs de Dumas y retrouveront d’autant mieux leurs petits que Reverte lui pique des motifs pour les remettre au goût du jour, quand il ne digresse pas sur le d’Artagnan historique par les voix de ses personnages. Et quand il joue avec le diable, ce n’est pas pour en faire une créature de série B mais quelque chose de bien plus malin…
La même sophistication est appliquée à l’intrigue, qui se rit des clichés (« Écoute, crétin. Dans les histoires à suspense, c’est toujours l’ami qui meurt ») ; aux personnages remarquablement travaillés (mention spéciale aux frères Ceniza, relieurs et faussaires par « amour du métier ») ; aux dialogues acides et drôles, et à la tension qui se maintient malgré les nombreux « points culture ». Du grand polar, qui chemine avec panache sur la ligne séparant réalisme et fantastique. Autant dire du grand art. A.B.