« Nous avons été contactés de nombreuses fois par Le Louvre », raconte l'entreprise Fortecho, spécialisée dans des capteurs de surveillance installés dans les principaux musées parisiens.
ENQUÊTE. Pendant des décennies, le plus grand musée du monde a reposé sur un modèle économique fragile, marqué par l’opacité des comptes et de mauvaises allocations des ressources. Des carences révélées au grand jour à la suite du cambriolage du 19 octobre.
Deux individus cagoulés se hissent à hauteur d’une fenêtre extérieure. Une alarme retentit. En quelques secondes, un rideau d’acier ultra-résistant s’abaisse, condamnant définitivement l’accès au bâtiment. Cette scène imaginaire, dont la France aurait rêvé le jour du vol des joyaux royaux et impériaux le 19 octobre 2025 pour un montant de près de 100 millions d’euros, aurait pu se produire au Louvre… mais à celui d’Abou Dabi.
Inaugurée en 2017, la réplique émirienne du musée parisien a commandé, dès 2014, un système technologique ultra-performant et totalement inviolable à toutes intrusions (disqueuses, scies, perceuses…) pendant au moins dix précieuses minutes, et déclenchable à distance. Montant de l’investissement pour la fourniture de 66 rideaux de sécurité « de niveau 4, le plus élevé » sur les façades du Louvre Abou Dabi : environ 1,7 million d’euros, annonce le prestataire suisse Gilgen Door Systems sur son site.
Le musée partenaire, - dont la licence a même rapporté près de 27 millions d’euros au Louvre en 2024, soit 8,5 % de ses recettes, selon le dernier rapport d’activité -, est allé encore plus loin.
Pour protéger ses 8 000 m2 d’espace d’exposition, le Louvre Abou Dabi a déployé une technologie de surveillance sans fil dite RFID, bardés de « 250 lecteurs réseau installés dans des emplacements dissimulés », se vante-t-il. Un système qui protège « chaque objet et vitrine contre le vol ». Mais aussi, en 2018, 900 capteurs ; des étiquettes ultra-minces, « des commutateurs cinétiques », des détecteurs de mouvement connectés à une plateforme logicielle… pour que « chaque vitrine surveille tout accès non autorisé, ainsi que toute tentative d’attaque ou de choc sur la vitrine », décrit sur son site l’entreprise britannique Fortecho, laquelle équipe, aussi, la plupart des grands musées parisiens (Orsay, Quai Branly, Grand Palais, Centre Pompidou…) Mais pas le Louvre.
Pourtant, équiper ses 70 000m2 de salles du plus grand musée du monde avec cette technologie, a bien été une option mise sur la table par Fortecho qui a maintes fois répondu à des appels d’offres.
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« Cela fait vingt ans que nos équipes discutent avec celles du Louvre. Il y a beaucoup d’interlocuteurs », raconte à La Tribune Robert Green, PDG et fondateur de Fortecho en 1996.
« Nous avons maintes fois proposé nos solutions au Louvre »
Alors comment expliquer que ces discussions n’aient jamais débouché sur un contrat d’achats ? Robert Green écarte rapidement l’argument du prix : « Ce n’est pas cher, environ 200 euros par capteur placé sur un tableau, pour une durée de 10 ans. Cela coûterait moins d’1 million d’euros pour Le Louvre » Et d’ajouter, en réponse au ministre de l’Intérieur Laurent Nunez qui évoque l'insuffisance de caméras de surveillance : « Ils sont reliés à des logiciels d’analytique avancée, capables de détecter des activités suspicieuses via des caméras CCTV. Il n’est donc pas nécessaire d’avoir ‘4 000 policiers derrière 4 000 caméras’ »
Mais contrairement à Abou Dabi qui jouit d’une structure neuve, le cocktail explosif à Paris repose sur le gigantisme du chantier, couplé à l’absence de prises de décision. Ce que vient d’ailleurs de confirmer un nouveau rapport de la Cour des comptes jeudi 6 novembre montrant « un retard considérable dans le rythme des investissements » du fleuron national aux 8,7 millions de visiteurs.
« Nous avons été contactés de nombreuses fois par Le Louvre. Mais ils doivent décider comment utiliser les fonds. Il y a eu ensuite des problèmes pour obtenir les financements de la part du ministère… », relate le patron de Fortecho qui a l’habitude des chantiers XXL, sur des sites classés, dans les 35 pays où il opère.
Le tour de vis du ministère se vérifie dans les chiffres : entre 2022 et 2023, la subvention de l’État au Louvre a diminué de 7,2 %, puis entre 2023 et 2024, elle a encore baissé de 6,8 % pour atteindre 96 millions d’euros.
Défaut de hiérarchisation des priorités
D’autres fissures sont apparues dans le modèle économique du musée le plus visité au monde. « Lorsque Le Louvre a perdu 75% de ses ressources pendant le Covid, par comparaison, aux États-Unis certains musées ont été contraints de vendre des œuvres. En France, ce n’est pas possible. Le ministère n’a épongé qu’une partie du déficit », argue le sénateur Pierre Ouzoulias (PCF), vice-président du Sénat et membre de la commission de la Culture. « Mme des Cars (la directrice du musée) a aussi fait le ménage dans les mécénats privés. Comme avec l’Azerbaïdjan et sa salle sur les chrétiens d’Orient, difficilement maintenable juste à côté des arts islamique soutenus par Abou Dabi… ». Selon l’élu, un renoncement similaire a dû avoir lieu avec TotalEnergies et « les fonds du pétrole ». Autrement dit, pour compenser, Le Louvre oriente ses fonds sur ses collections.
À l’inverse, la billetterie est passée de 95 millions d’euros en 2023 à 125,8 millions en 2024 (soit +24%), grâce notamment à l’augmentation tarifaire qui a porté le prix du billet de 17 à 22 euros il y a un an. Au final, Le Louvre affiche même, en 2024, un compte de résultat excédentaire de 19 millions d’euros, en nette progression par rapport à 2023. Sa trésorerie est loin d'être exsangue, à près de 268 millions d’euros à la fin 2024.
Si bien qu’aux yeux des Sages de la rue Cambon, le paradoxe est manifeste : « Malgré d’abondantes ressources, le musée, par défaut de hiérarchisation de ses nombreux projets, est confronté à un mur d’investissements qu’il n’est pas en mesure de financer », constatent-ils après le vol de la galerie Apollon.
Le vol de l’épée dans la galerie Apollon
Avec ses « 65 kilomètres de galeries à connecter » selon Fortecho, ses 403 pièces et ses 30 000 œuvres, la tâche est, il est vrai, vaste. « À chaque fois qu’on essaye de réfléchir à la sécurité, on est face à des chantiers qui sont gigantesques », confirme Pierre Ouzoulias. Et d’ajouter :
« La conversion numérique ne s’est pas faite. Tout repose sur un système analogique, non numérique. Il y a donc 16 kilomètres de réseau en fibre optique à installer. Et le PC sécurité est complètement inapproprié, il faut le déplacer ».
« Les équipements sont tellement vieillissants qu’il n’y a pas de bande passante. Comment en est-on arrivé là ? », s’insurge auprès de La Tribune Agnès Evren, sénatrice (LR) et porte-parole du groupe Les Républicains à Paris.
Une colère d’élus d’autant plus bruyante que le mal est connu. Après-guerre, les cambriolages marquant débutent en 1976, avec l’épée du sacre de Charles X volée dans cette même galerie où se trouvaient les bijoux, puis en 1994, c’est au tour d’un tableau de Nanteuil, une toile de Corot en 1998… Dans la foulée, en 1999, Le Louvre a présenté au ministère de la Culture un « schéma directeur de sûreté des œuvres », évalué à plus de 15,24 millions d’euros. Mais sa mise en œuvre, programmée de 2000 à 2005, est, déjà, très partielle, faute d’accord sur le financement.
Puis, la Cour des comptes revient à la charge montrant qu’entre 2018 et 2024, seulement 27 millions d’euros ont été consacrés aux schémas sûreté et incendie, sur un coût total estimé à dix fois plus (270 millions), soit un taux de réalisation de 10%. « Cette sous-exécution chronique explique que 60% des salles de l’aile Sully et 75% de l’aile Richelieu ne sont toujours pas équipées de vidéosurveillance », écrivaient les Sages.
De quoi même faire monter au front, la présidente-directrice du Louvre, Laurence des Cars, qui en janvier dernier, déplorait dans une lettre à la ministre de la Culture Rachida Dati « l’obsolescence [des] équipements techniques ».
La responsabilité du budget sécurité
En creux, se pose alors la question des responsabilités, entre « l’établissement public à caractère administratif placé sous tutelle du ministère de la Culture » (EPML) et l’État. « Le Louvre ne maîtrise pas totalement sa politique tarifaire. Le ministère lui impose les étudiants, les -de 26 ans et cela s’applique à l’ensemble de l’UE. Et ce n’est pas compensé par l’État, c’est un manque à gagner », illustre Pierre Ouzoulias.
Or, dans les chiffres, Le Louvre a tendance à sortir progressivement de cette tutelle. En 2023, ses ressources propres représentaient près de 60% de son budget de fonctionnement, contre environ 56% en 2020, notait la Cour des comptes.
Mais sur cette manne, « Qui paye quoi ? Quelle est la part de financement de l’État et quelle est la part de celle du Louvre dans le schéma de sécurité ? », veut encore savoir la sénatrice Agnès Evren.
Interrogé, le ministère de la Culture n’a pas fourni de précisions.
Quant au Louvre, il renvoie à son rapport annuel, qui ne comporte aucune ligne budgétaire spécifique à la sécurité, ni aucun montant détaillé. La Cour des comptes avait déjà pointé cette opacité, soulignant l’absence de chiffres précis sur le sujet. « Il reste des informations qui ne sont pas diffusées et difficiles à avoir », abonde Pierre Ouzouillas. Pour seule indication, il est écrit qu'« une trentaine d’ateliers et d’entretiens sur la stratégie numérique et le schéma directeur des systèmes d’information ont eu lieu en 2024 », indique Le Louvre.
« Il y a eu une forme d’indifférence (…) On a fait le choix stratégique de mettre le paquet sur les expositions, pas sur la sécurité », dénonce Agnès Evren qui étrille la « surbureaucratisation » dans la prise de décision. La sécurité traitée comme une « variable d’ajustement budgétaire » par la direction du Louvre, a aussi dénoncé la Cour des comptes.
Les yeux se tournent désormais vers le plan « Louvre Renaissance » annoncé par Emmanuel Macron en janvier et qui prévoit désormais 80 millions sur le volet sécurité. Alors que ce plan est estimé au total entre 700 et 800 millions d’euros par le chef de l’État, la Cour a déjà revu à la hausse son coût à 1,15 milliard d’euros. Là aussi, la crainte de l'effet d’annonce et des méandres bureaucratiques persiste, alors que le gouvernement cherche à réaliser des économies tous azimuts : « À ce stade, ce projet n’est pas financé et doit l’être afin de ne pas exposer l’établissement, et donc l’État, à des engagements financiers non maîtrisés », a prévenu début novembre Pierre Moscovici à la Cour.
Le ministère de la Culture, appelle, lui, à « un plan de financement sérieux et crédible ». De son côté, Laurence des Cars, en poste depuis septembre 2021, a convoqué vendredi 7 novembre « un conseil d’administration d’urgence » pour revoir la gouvernance du musée. À la suite duquel la direction a acté la création « immédiate » d'un poste de « coordonnateur sûreté » chargé de faire le lien entre toutes les directions concernées par les questions de sécurité. Elle a aussi annoncé le déploiement d'équipements supplémentaires, certains « dans les prochaines semaines », d'autres « dans les prochains mois ».