Confronté à un environnement macroéconomique morose — croissance à + 0,1 % au troisième trimestre et inflation à 3,6 % en octobre — le gouvernement travailliste change de fusil d’épaule. Il impute désormais le marasme britannique à un « accord de Brexit bâclé » par les Conservateurs, préparant ainsi le terrain pour un budget qui promet de nouvelles hausses d’impôts.
Avant son retour au pouvoir en juillet 2024, le Parti travailliste avait scrupuleusement évité le sujet du Brexit pour ne pas froisser l’électorat du « Leave » de 2016. Cette prudence s’est envolée.
Le Premier ministre Keir Starmer a ouvert le bal en blâmant sans détour l’« accord de Brexit bâclé » hérité de ses prédécesseurs conservateurs. De son côté, le ministre de la Santé Wes Streeting a exprimé sa satisfaction que le Brexit soit à présent un « problème dont nous osons prononcer le nom ».
Ce réajustement rhétorique survient à l’approche du budget crucial de mercredi, où la ministre des Finances Rachel Reeves doit présenter sa feuille de route. Elle a qualifié l’impact du Brexit de « sévère et durable », y voyant une explication des difficultés économiques actuelles. La croissance est faible (+ 0,1 % au troisième trimestre) ; l’inflation, élevée (3,6 % en octobre) et le déficit public tourne autour de 5 % du PIB.
Changement de discours
L’an dernier, le gouvernement travailliste avait pointé du doigt un « trou » de plusieurs milliards laissé par les Conservateurs pour justifier les hausses d’impôts, déjà largement impopulaires. Aujourd’hui, le Brexit sert de nouvel alibi économique pour faire accepter les mesures fiscales à venir.
Ce changement de ton reflète une conviction politique : « la confiance des ministres dans le fait qu’une nette majorité des électeurs pense que le Brexit était une erreur », selon Patrick Diamond, ancien conseiller à Downing Street.
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Les enquêtes d’opinion confirment un sentiment de « Bregret » croissant. Un sondage Ipsos de juin indiquait que 54 % des Britanniques estiment que le Brexit était une mauvaise décision, contre seulement 32 % un bon choix. De plus, une étude YouGov du même mois allait plus loin : 61 % des Britanniques considèrent l’opération comme un échec, et 56 % souhaitent même rejoindre l’UE.
4 % de productivité perdue
L’Office for Budget Responsibility (OBR), le gendarme des finances publiques, fournit des éléments factuels pour étayer le discours gouvernemental. L’institution estime que le Brexit entraînera une réduction à long terme de la productivité britannique d’environ 4 % et une chute des échanges avec l’UE de 15 %. L’OBR juge l’impact des accords post-Brexit globalement limité.
Le gouverneur de la Banque d’Angleterre, Andrew Bailey, a lui-même rappelé fin octobre que, dans la mesure où le Brexit a « rendu l’économie moins ouverte au commerce, cela aura un effet négatif pendant un certain temps ».
Pour Jonathan Portes, professeur au King’s College de Londres, le Brexit a « clairement nui à l’économie britannique », notamment en affaiblissant la confiance et l’investissement, et en contribuant à des exportations « durablement faibles ».
Similitudes avec la Zone Euro
L’analyse ne s’arrête pas au seul facteur Brexit. Jonathan Portes tempère : des années d’austérité et des disparités régionales ont également freiné la croissance. Il souligne que la France, l’Allemagne et l’Italie connaissent des trajectoires macroéconomiques similaires, concluant que « le Brexit à lui seul ne peut être l’explication principale » du marasme.
Malgré cette nuance, la stratégie politique du Labour est claire. L’actuel changement de discours anti-Brexit est perçu par Chris Hopkins, directeur de l’institut Savanta, comme une « réponse directe » à la montée en puissance de Nigel Farage. Son parti anti-immigration Reform UK devance le Labour dans certains sondages, surtout sur l’immigration.
Selon M. Hopkins, si ce discours ne fait pas forcément revenir les électeurs passés du Labour à Reform, il crée un « espace clair entre les partis et leurs dirigeants ». Le Labour mise sur cette distinction pour mobiliser d’autres électorats afin d’« empêcher la perspective d’un gouvernement dirigé par Reform ».
Starmer négocie
Politiquement, Keir Starmer cherche aujourd’hui des relations plus étroites avec l’Union européenne, mais sans revenir sur deux lignes rouges : le retour au marché unique ou à l’union douanière.
Malgré tout, des discussions formelles sont en vue. Londres et Bruxelles doivent entamer des négociations sur un accord visant à faciliter le commerce des produits alimentaires et agricoles. Un tel accord pourrait, à terme, fournir un renforcement bienvenu à l’économie britannique en panne.