Intelligence artificielle : quand la guerre en Iran bascule dans la simulation
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Des images de bombardements traitées façon Call of Duty.
Capture d'écran X/White House
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Des images de bombardements traitées façon Call of Duty.
Capture d'écran X/White House
Des images satellites générées ou modifiées par IA sont utilisées pour exagérer l’ampleur des frappes iraniennes.
La Maison-Blanche diffuse des vidéos où de véritables bombardements en Iran sont montés avec des extraits de Call of Duty et de blockbusters hollywoodiens, avec compteurs de points et musique épique.
X a mis en place une règle spécifique qui suspend du partage de revenus les créateurs payés qui publient des vidéos de guerre générées par IA sans le mentionner clairement.
Dès les premiers jours des frappes américaines et israéliennes contre l’Iran, un front parallèle s’est ouvert : celui des images.
Dès le premier jour du conflit, un quotidien iranien proche du régime a, par exemple, publié sur X une vue satellite censée montrer un radar et une base américaine « complètement détruits » au Qatar, alors qu’il s’agissait en réalité d’une image Google Earth d’une base à Bahreïn, modifiée par IA pour simuler les dégâts. Les chercheurs ont relevé des indices, comme une rangée de voitures identiques sur les clichés « avant » et « après », preuve que la scène n’avait pas vraiment été prise à des dates différentes.

D’autres images virales attribuées à des comptes pro-iraniens montrent des bases américaines « en flammes » ou des silhouettes d’avions frappés au sol, alors qu’aucun dégât de ce type n’est observé sur les images satellites publiques ou dans les rapports officiels. Dans certains cas, des marquages invisibles comme le filigrane SynthID de Google permettent de confirmer qu’il s’agit de contenus générés ou retouchés par IA.
Des analystes de données en sources ouvertes (OSINT), tels que Tal Hagin, ont ainsi répertorié — et démonté — une série de « succès » purement virtuels, présentés comme des preuves de la capacité iranienne à frapper des cibles stratégiques.
Le phénomène dépasse largement le cadre du conflit actuel. Pendant la guerre à Gaza, des images de supposées scènes de famine ou d’enfants couverts de boue se sont révélées avoir été générées par IA, avec des détails anatomiques incohérents (doigts surnuméraires, membres fusionnés). La frontière entre document de guerre et fiction industrielle s’amincit à mesure que ces outils deviennent accessibles au plus grand nombre.
La désinformation ne se limite pas aux réseaux sociaux. En Allemagne, Der Spiegel a retiré plusieurs photos de ses publications après avoir découvert qu’elles avaient probablement été générées ou retouchées par IA. Ces images, fournies par l’agence SalamPix, montraient un supposé porte-avions iranien, une scène familiale autour d’Ali Khamenei ou encore une ambassade, mais des spécialistes de la vérification d’images y ont relevé des incohérences typiques de l’IA, telles que des ombres incongrues.
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Un photographe iranien a reconnu avoir transmis à SalamPix des visuels issus de plateformes proches des gardiens de la révolution sans mentionner leur possible nature artificielle, avant qu’ils ne soient redistribués à des agences occidentales. Plusieurs d’entre elles (DPA, Imago, DDP) ont aussitôt mis en pause leur collaboration, le temps de revoir leurs protocoles de contrôle des images issues de zones de guerre.
Une photo publiée par un grand média ne suffit donc plus à garantir que l’événement qu’elle montre a réellement eu lieu. C’est l’ensemble du cycle de validation — agence, rédaction, cellule de vérification — qui doit être repensé pour intégrer le risque lié à l'IA. Des outils de détection existent néanmoins : La Tribune expérimente par exemple UncovAI en ce moment.
Côté américain, la rupture tient davantage de la mise en scène que de la falsification directe. Dans une vidéo publiée sur X par la Maison-Blanche, de véritables images de bombardements en Iran sont entrecoupées de séquences du jeu Call of Duty, chaque explosion réelle étant récompensée par un score de « + 100 points » comme dans un jeu vidéo. Le directeur de la communication se félicite même en utilisant le jargon des joueurs, présentant la séquence comme une « partie » réussie.
Dans un autre montage intitulé « Victoire à l’américaine », de vraies frappes sont assemblées avec des extraits de Top Gun, Gladiator ou Iron Man, sur une bande-son héroïque, pour célébrer la supériorité militaire américaine. Le dispositif vise clairement à rendre la guerre « consommable » pour une audience habituée aux codes du flux et du jeu vidéo.
Cette stratégie suscite néanmoins de fortes critiques aux États-Unis, où des éditorialistes et ONG dénoncent une esthétisation de la violence qui occulte le coût humain des opérations en Iran. En superposant images de jeu vidéo, scènes de films et frappes réelles, l’exécutif brouille la frontière entre information, propagande et bande-annonce, avec des conséquences directes sur la perception des risques par les citoyens comme par les marchés.
La plateforme X, au cœur de la circulation des images de conflit, a fini par adapter ses règles. Depuis mars, les créateurs rémunérés qui publient des vidéos de guerre générées par IA sans l’indiquer risquent une suspension temporaire, voire définitive, de leur accès au programme de partage de revenus. La mesure reste limitée aux comptes monétisés, mais elle reconnaît explicitement le problème posé par les hypertrucages de guerre.

Dans ce dispositif, la détection repose à la fois sur les métadonnées laissées par certains générateurs et sur Community Notes, le système de vérification communautaire chargé de signaler les contenus trompeurs. X teste en parallèle un bouton « Fait avec l'IA » que les utilisateurs pourront appliquer à toute publication, première étape vers une signalisation plus systématique des contenus synthétiques.
Malgré ces garde-fous, des enquêtes menées par CNN, la BBC et d’autres médias montrent qu’en quelques jours seulement, de fausses vidéos de missiles sur Tel-Aviv, de troupes américaines capturées ou de convois imaginaires en Iran ont cumulé des dizaines de millions de vues. La modération peine à suivre ce flux, d’autant plus qu’une partie de ces vidéos combine séquences réelles et fragments générés, rendant la vérification plus complexe.
Ce qui change, ce n’est pas l’existence de la propagande, mais la chute du coût de production de pseudo-preuves visuelles. Là où il fallait autrefois une équipe de montage et des moyens techniques lourds, quelques minutes suffisent aujourd’hui pour générer une base détruite ou une foule en pleurs convaincante pour un œil non entraîné. À l’inverse, démonter un faux demande du temps, des compétences en OSINT, parfois des abonnements à des services d’imagerie payants. La balance des coûts joue désormais en faveur des faussaires.
Ce renversement modifie l'évaluation du risque : chaque vidéo de frappe, chaque image satellite devient un signal ambigu, à la fois potentiel indicateur de réalité et possible instrument de manipulation des cours, des négociations ou des opinions.
Dans ce brouillard de la guerre informationnelle, une nouvelle couche d’acteurs gagne en importance : les cellules OSINT et les équipes de fact-checking internes aux médias. Leur métier consiste à remonter des images virales jusqu’à la source, à les recouper avec d’autres capteurs (satellites, données sismiques, témoignages), à repérer les artéfacts de génération et à reconstruire une chronologie plausible.
S’appuyer sur ces tiers de confiance devient un actif stratégique. Des guides pratiques et analyses spécialisées montrent déjà comment repérer des erreurs de rendu, des incohérences de lumière ou des répétitions de motifs dans les images générées par IA, et appellent à intégrer systématiquement cette vérification dans les procédures d’analyse du risque. Dans un environnement où les États eux-mêmes orchestrent des campagnes de simulation, la capacité à distinguer le réel de la mise en scène devient une ressource rare.
Dans la guerre Iran-États-Unis, l’IA ne se contente donc plus d’alimenter des drones ou des systèmes de ciblage : elle redessine le champ de bataille de l’information, en transformant chaque image en hypothèse et chaque vidéo en scénario possible. La « prime » ne revient plus à celui qui parle le plus fort, mais à celui qui parvient à stabiliser un socle de faits vérifiés dans un univers saturé de simulations.
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