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ÉconomiePolitique internationale

Ormuz rouvre sous trêve : cinq bombes à retardement pour un accord fragile

latribune.fr

Publié le 15 juin 2026 à 15:08

Le transport d'hydrocarbures a été le premier touché par la fermeture du détroit d'Ormuz, mais le reste du secteur maritime aussi.

Le transport d'hydrocarbures a été le premier touché par la fermeture du détroit d'Ormuz, mais le reste du secteur maritime aussi.

Reuters

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Après quatre mois de guerre contre l’Iran, un mémorandum de 60 jours doit rouvrir le détroit d’Ormuz, lever le blocus des ports iraniens et geler les combats « sur tous les fronts ». Mais plusieurs n'ont pas été réglées. Voici donc cinq bombes à retardement qui peuvent encore faire dérailler l'accord annoncé.

Washington et Téhéran ont annoncé dimanche soir être tombés d'accord sur un mémorandum de cessez-le-feu de soixante jours, assorti de la réouverture du détroit d'Ormuz et d'un allègement ciblé des sanctions américaines contre l'Iran.

Le texte encadre la fin progressive du blocus naval imposé par les États-Unis aux ports iraniens depuis le printemps et prévoit un retrait des mines iraniennes dans le détroit sous trente jours, en échange d'une garantie de libre circulation des navires commerciaux. Un cessez-le-feu « sur tous les fronts » doit geler les frappes qui ont embrasé le Moyen-Orient depuis février, du Liban au Golfe, pendant que les négociateurs travaillent à un accord plus détaillé sur le nucléaire et la sécurité régionale.

Les éléments confirmés reconfigurent le risque perçu autour du détroit : en 2025, près de 15 millions de barils de brut par jour et environ 5 millions de barils de produits pétroliers y ont transité, soit un quart du pétrole transporté par mer et une part majeure des flux de gaz naturel liquéfié. Cette concentration a renforcé la perception d’un « point de passage stratégique » pour les hydrocarbures. Les fermetures partielles depuis fin février ont montré la vitesse à laquelle le trafic pouvait s'effondrer dès que l'Iran menaçait d'un blocage prolongé, en déclenchant une hausse rapide des coûts de fret, des primes d'assurance et du prix final des carburants. L'accord en cours met donc au centre une question : pendant soixante jours, qui contrôle vraiment Ormuz et avec quelles garanties pour les flux énergétiques mondiaux ?

1. Ormuz rouvre, mais qui contrôle le détroit ?

Sur le papier, l'Iran promet une « liberté de navigation totale », le retrait des mines et la fin du harcèlement des pétroliers, ce qui permettrait un retour progressif des flux à leurs niveaux d'avant-crise. Mais Téhéran conserve la maîtrise géographique du passage, la capacité de le fermer à nouveau en posant des mines ou en lançant des attaques asymétriques, et la possibilité d'exercer des pressions discrètes sur certains cargos sans remettre officiellement en cause l'accord. La réouverture ne fait donc pas disparaître le risque, elle le transforme en levier politique permanent dont l'Iran peut se servir en cas de blocage sur les autres volets de l’accord.

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Il faudra donc surveiller le rythme réel de retour des flux, navire par navire, et suivre les signaux envoyés par les assureurs maritimes, qui ajustent leurs primes de risque en temps réel. Une réouverture « sous tension », avec primes élevées et routage contournant partiellement la zone, n’aurait pas les mêmes effets sur les coûts qu’un retour franc à la normale, même si le prix du baril reflue à court terme.

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2. Un Iran autorisé à enrichir au seuil du nucléaire

Le mémorandum ouvre la voie à des négociations sur le programme nucléaire iranien, sans revenir à la logique de l'accord de Vienne de 2015. Or l'Iran dispose déjà de stocks d'uranium enrichi à 60 %, un niveau proche des 90 % nécessaires à la fabrication d'une arme nucléaire, et l'AIEA a signalé une accélération de cette production ces derniers mois. Téhéran refuse d'envoyer ses stocks à l'étranger et privilégie une dilution partielle sur son territoire, ce qui lui permet de rester un « État du seuil » sans franchir ouvertement la ligne rouge de l'arme opérationnelle.

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Tant que l'Iran reste officiellement dans le cadre du Traité de non-prolifération et accepte des inspections, l’accord peut tenir, mais la proximité avec le seuil nucléaire nourrit la méfiance d'Israël, de l'Arabie saoudite et d'une partie du Congrès américain. Toute rupture de coopération avec l’AIEA ou toute hausse des stocks à 60 % au-delà d’un certain volume pourrait relancer immédiatement les scénarios de frappes préventives ou de rétablissement des sanctions maximales.

3. Missiles, Hezbollah, Hamas… les grands absents

Le programme de missiles balistiques iraniens, le rôle du Hezbollah au Liban, du Hamas à Gaza ou des Houthis au Yémen restent largement hors-champ. Or ce sont précisément ces vecteurs qui ont permis à l'Iran de frapper des infrastructures régionales, de cibler des navires et de peser sur les voisins sunnites et sur Israël depuis le début de la séquence. Le cessez-le-feu dépend donc de la discipline des forces supplétives dont les intérêts ne sont pas parfaitement alignés sur ceux de Téhéran et qui peuvent provoquer des incidents capables de faire exploser politiquement l'accord, même si le pouvoir iranien ne le souhaite pas.

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La trêve réduit le risque immédiat d'embrasement, mais ne s'accompagne pas, pour l'instant, de garanties solides sur la réduction des capacités des milices ou l'encadrement des missiles balistiques. Ce flou maintient une incitation à des actions unilatérales si un tir ou une attaque franchit une ligne rouge nationale, avec le danger d'un cycle classique d'escalade-riposte qui viendrait prendre à contrepied les négociations en cours.

4. La vulnérabilité énergétique demeure

L’annonce de l’accord a suffi à faire reculer le baril de Brent sous les 90 dollars, les opérateurs intégrant la perspective d’une reprise progressive des exportations iraniennes et d’un désengorgement du détroit. Mais derrière la détente immédiate sur les prix, la géographie ne change pas : environ un quart du pétrole transporté par mer dans le monde passe par le détroit d'Ormuz. Le gaz naturel liquéfié et les gaz de pétrole liquéfiés y circulent eux aussi massivement.

La séquence de ces derniers mois a montré à quel point cette dépendance pouvait se transformer en choc de coûts. Les primes d’assurance « risque de guerre » pour les navires traversant la zone ont été multipliées par dix à douze, passant de moins de 1 % de la valeur du bateau à 3 % voire plus, soit plusieurs millions de dollars pour un seul voyage. Ces surcoûts, ajoutés aux détours de routage ou aux arrêts temporaires de navires, se sont répercutés directement sur le coût du transport maritime et, en bout de chaîne, sur les prix des marchandises et des carburants. Même si l’accord permet un reflux des primes, rien ne garantit un retour au niveau d’avant-crise : les assureurs ont intégré dans leurs modèles la possibilité récurrente d’un blocage partiel d’Ormuz, ce qui ancre une prime de risque structurelle sur la région.

5. Congrès américain, opinion et rivalités régionales

Sur le plan politique, toute évolution durable du cadre nucléaire iranien nécessitera un passage devant le Congrès américain, où une partie des élus républicains dénonçait déjà, en 2018, l'accord de Vienne comme trop favorable à Téhéran. Le mémorandum de soixante jours offre à Donald Trump un succès diplomatique immédiat et spectaculaire, mais il ouvre aussi un front intérieur entre partisans d'une désescalade contrôlée et faucons qui voient dans ce texte une concession excessive faite à un régime resté profondément hostile aux intérêts américains. L'avis de l'électorat, marqué par les images de la guerre au Moyen-Orient et par les fluctuations du prix de l'essence, pèsera sur la marge de manœuvre de la Maison-Blanche pour transformer ce compromis fragile en régime de sécurité durable dans le Golfe.

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Face à ce paysage, entreprises et États se retrouvent devant une équation : considérer ces soixante jours comme une fenêtre pour consolider leurs chaînes d'approvisionnement, revoir leurs scénarios de risque et avancer sur la diversification énergétique, ou miser sur l'idée que l'accord annonce un changement durable dans la relation entre Washington et Téhéran. La première option coûte du temps et de l'argent, mais réduit la vulnérabilité à la prochaine crise. La seconde améliore les comptes à court terme, au prix d'une exposition intacte à un point chaud que le conflit vient de rappeler comme l’un des plus sensibles de la mondialisation.

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