En pleine bataille budgétaire, l’Italie s'enflamme autour d’un impôt sur le patrimoine des très grandes fortunes, qui ressemble, à s’y méprendre, à la taxe Zucman française.
Depuis une semaine, la nouvelle loi de finances enflamme les esprits de l’autre côté des Alpes. Accusé de faire des « cadeaux aux plus riches », le gouvernement Meloni est interpellé par syndicats et citoyens sur la taxation des grandes fortunes. Pour le Corriere della Sera, quotidien italien de centre droit, ce texte marque l’arrivée en Italie d’un débat inévitable, celui de « l’éléphant au milieu de la pièce des inégalités – ce spectre qui, depuis des décennies, hante les lois de finances des grands pays européens ».
À l’origine de la controverse, une mesure proposée par le gouvernement Meloni qui a déclenché la polémique : la réduction du taux d’imposition de 35 % à 33 % pour les salaires compris entre 28 000 et 50 000 euros annuels bruts. Pour la gauche et la Confédération générale italienne du travail (CGIL), principal syndicat du pays, cette réduction est perçue comme un avantage supplémentaire accordé aux plus riches. En réponse, la CGIL a relancé une idée déjà défendue par le passé : l’instauration d’un impôt sur le patrimoine des plus riches, une proposition qui ressemble, comme deux gouttes d’eau, à la taxe Zucman française.
Une taxe de 1,3 % sur les patrimoines supérieurs à 2 millions d’euros
Au cœur des débats, une proposition de la CGIL de taxer à 1,3 % les patrimoines supérieurs à 2 millions d’euros. Cette mesure ne concernerait que 1% des Italiens et pourrait générer près de 26 milliards d’euros pour les caisses de l’État, selon le syndicat. Le secrétaire général de la CGIL, Maurizio Landini, défend cette « contribution de solidarité sur les plus grandes fortunes », qui profiterait, selon lui, « aux 99 % des Italiens restants ».
Mais cette taxe italienne diffère très légèrement de la proposition française de l’économiste Gabriel Zucman, rejetée par l’Assemblée le 31 octobre dernier. La taxe Zucman cible en effet les patrimoines des individus de plus de 100 millions d’euros, avec un taux à 2 %. Cette mesure ne toucherait que 1 800 contribuables français, essentiellement des milliardaires pour Gabriel Zucman, contre quelque 500 000 contribuables pour sa version italienne.
La justice fiscale, leitmotiv du débat
En Italie comme en France, les deux mesures poursuivent le même objectif : renforcer la justice fiscale dans un contexte de redressement des finances publiques : « Puisqu’il s’agit d’aller chercher les ressources là où elles se trouvent, nous pensons qu’il est de plus en plus urgent et nécessaire d’instaurer une contribution de solidarité sur les plus grandes fortunes » avait ainsi affirmé Maurizio Landini cité par le Corriere della Sera.
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Pour Marcello Messori, économiste au Centre Robert Schuman de l’Institut universitaire européen de Florence, bien que la revendication d’une plus grande justice fiscale soit aussi vive en Italie qu’en France, la situation italienne présente des spécificités. Celles-ci trouvent leur origine dans les régimes d’exception fiscale instaurés au fil des années par les différents gouvernements italiens, qui ont engendré de fortes inégalités entre contribuables. En des termes simples, Marcello Messori résume : « Des citoyens se retrouvent à payer des impôts différents alors qu’ils sont dans des situations fiscales identiques. »
Mais les disparités les plus marquantes concernent sans doute l’imposition sur les successions, un sujet qui alimente depuis longtemps le ressentiment d’une partie de l’opinion publique italienne. L’économiste souligne que le régime italien des droits de succession se distingue radicalement du modèle français qui peut monter jusqu’à 45 % de taxation pour les très grands patrimoines. En Italie, au contraire, « une loi scandaleuse exonère presque totalement d’impôts les héritiers directs » : le taux d’imposition n’y est que de 4 %, avec un abattement d’un million d’euros par héritier, contre 100 000 euros en France. « C’est précisément ce type d’inégalité très visible qui a renforcé le sentiment d’injustice fiscale et ouvert la voie à la proposition de taxe sur le patrimoine portée par la CGIL. ».
Meloni catégorique : pas de taxe sur le patrimoine sous son mandat
Si la proposition d’instaurer davantage de justice fiscale bénéficie d’un large écho dans la presse italienne, elle ne trouve pour l’instant aucun relais du côté du pouvoir. En pleine négociation avec les partenaires sociaux, le gouvernement italien a fermé la porte à toute idée de taxation du patrimoine. Giorgia Meloni l’a répété sans ambiguïté : « Tant que je serai au gouvernement, il n’y aura jamais de taxe sur le patrimoine », dénonçant chez la gauche une « obsession cyclique » pour ce type de taxe.
Pour l’économiste, Marcello Messori, cette position s’inscrit dans la continuité d’une politique fiscale menée « au cas par cas » — une approche qui finit, selon lui, par se retourner contre le gouvernement : « Tandis que Meloni cherche à favoriser et à diminuer les taxes sur certaines catégories de la population, elle crée des situations dans lesquelles des contribuables au même niveau de revenu sont imposés différemment, ce qui nourrit les arguments des syndicats. ».
Ces derniers accusent la Première ministre italienne de favoriser les plus aisés avec cette mesure de baisse de la fiscalité pour les revenus compris entre 28 000 et 50 000 euros bruts par an. Une critique confirmée par les chiffres de l’Institut national italien de la statistique (Istat), équivalent transalpin de l’Insee : « La réduction de l’impôt sur le revenu, prévue dans le budget, profiterait principalement aux familles les plus aisées », a souligné son président, Francesco Maria Chelli, lors d’une audition devant les commissions des finances du Sénat et de la Chambre des députés.
Un système fiscal parmi les plus inégalitaires et régressifs d’Europe
À l’appui de ce constat de l’Istat, une étude d’octobre 2024 menée par plusieurs universités européennes, dont l’université Sophia Antipolis de Nice, a eu un fort écho en Italie. En analysant les données de la Banque centrale européenne, les chercheurs ont mis en évidence le caractère profondément inégalitaire du système fiscal italien, classé parmi les plus régressifs d’Europe. Les principaux avantages fiscaux y seraient ainsi concentrés entre les mains des 7 % des plus riches, dont le taux moyen d’imposition se révèle inférieur à celui des classes moyennes moins favorisées.
Les chercheurs expliquent cette distorsion par une fiscalité du capital bien moins exigeante que celle du travail. Concrètement, les revenus financiers, largement épargnés par l’impôt, permettent aux plus aisés d’accumuler des richesses à un rythme bien supérieur à celui du reste de la population, sans pour autant participer davantage à l’effort fiscal. Ainsi, le top 0,1 % des contribuables italiens — dont le patrimoine moyen dépasse 15 millions d’euros — s’acquitte d’un impôt effectif moyen de 32 %, sensiblement inférieur à celui de 35 % appliqué aux revenus de moins de 50 000 euros bruts annuels, qui suscite la controverse en Italie.
Un constat d’inégalité face à l’impôt qui fait écho au raisonnement de l’économiste Gabriel Zucman et au rapport de l’Institut des politiques publiques (IPP) publié en 2023. Ce dernier relevait, pour la France, une chute spectaculaire du taux effectif moyen d’imposition des très riches : les 0,002 % les plus aisés ne paient en moyenne que 26 % d’impôt au global, contre 46 % pour les 0,1 % des contribuables les plus fortunés. Reste à savoir si la taxe Zucman « à l’italienne » connaîtra le même destin que sa version française, rejetée fin octobre par l’Assemblée nationale.