Interception d'un pétrolier : Washington vise le cœur du troc pétrole-sécurité entre le Venezuela et Cuba
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Image satellite du pétrolier Skipper, au nord de la Guadeloupe, le 12 décembre 2025.
via REUTERS - Satellite image ©2025 Vantor
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Image satellite du pétrolier Skipper, au nord de la Guadeloupe, le 12 décembre 2025.
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L'interception musclée du pétrolier Skipper au large du Venezuela lève le voile sur l'architecture financière complexe du troc « pétrole contre sécurité » entre Caracas et La Havane. Ce montage qui permet au régime de Nicolás Maduro de se financer en devises fortes par le biais de la Chine, est désormais menacé par une nouvelle doctrine américaine d'interdiction directe des cargaisons.
L'interception du supertanker Skipper par les forces de l'ordre américaines, au large des côtes du Venezuela, dépasse le simple incident maritime. Selon une enquête du New York Times, elle montre l’infléchissement subit de la doctrine américaine Washington ne cherche plus seulement à paralyser les transactions financières des régimes sanctionnés, mais s’attaque désormais directement à leurs cargaisons physiques. Cet acte expose au grand jour le mécanisme sophistiqué qui lie l’économie vénézuélienne à la survie du régime cubain, et qui alimente un marché pétrolier de l’ombre, essentiel à ce que les experts qualifient d'« Opep des sanctions ».
Le Skipper, ayant appareillé du Venezuela le 4 décembre, transportait près de deux millions de barils de brut lourd, selon les données internes de la compagnie pétrolière d’État vénézuélienne (PDVSA). Sa destination officielle était le port cubain de Matanzas. Pourtant, l'analyse des données de suivi révèle une manœuvre logistique complexe : deux jours après son départ, seule une faible fraction, estimée à 50 000 barils, a été déchargée sur un autre navire, le Neptune 6, qui a ensuite mis le cap vers Cuba.
Le Skipper a ensuite mis le cap à l'est, vers l'Asie, conservant la grande majorité de sa cargaison. Un responsable américain, informé de l'opération, a confirmé cette trajectoire. L'acheteur final est bien connu des observateurs de ce commerce : la Chine, le principal pilier commercial du pétrole sous sanctions. L'opération démasque ainsi une façade logistique dont l’objectif n’était plus de livrer l'intégralité du pétrole à l'île, mais d’utiliser la destination Cuba comme simple couverture pour une revente massive.
L'origine de cette cargaison repose sur l'alliance historique tissée entre le Venezuela de Nicolás Maduro, et avant lui Hugo Chávez, et Cuba. Pendant des décennies, Caracas a fourni du pétrole à des prix fortement subventionnés à La Havane. La contrepartie cubaine était l'envoi de dizaines de milliers de médecins, d'instructeurs sportifs et, de plus en plus, de professionnels de la sécurité : gardes du corps et officiers de contre-espionnage. Ce soutien sécuritaire est devenu crucial pour la protection personnelle de M. Maduro et la stabilité de son régime.
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Or, l’enquête du New York Times révèle qu'en face des pressions économiques, seule une fraction du pétrole alloué à Cuba atteint effectivement l'île. La majeure partie du brut est désormais revendue à la Chine. Cette monétisation fournit au gouvernement cubain les devises fortes dont il a désespérément besoin, contournant ainsi les sanctions américaines. Cette mécanique permet de perpétuer l'alliance en transformant le troc « pétrole contre sécurité » en une transaction financière vitale, quitte à sacrifier l'approvisionnement énergétique direct de l'île.
L'architecture financière de ce réseau d’évasion repose sur des intermédiaires clés, mis en lumière par l'opération Skipper. La cargaison arraisonnée était sous contrat conjoint entre Cubametales, la société d'État cubaine de commerce pétrolier, et une société de négoce liée à Ramón Carretero, un homme d'affaires panaméen. Le rôle de ces acteurs est structurant dans l'organisation du commerce parallèle. Les sociétés de négoce de Ramón Carretero ont représenté un quart, soit 25 %, du pétrole alloué à l'exportation par PDVSA cette année, selon les documents internes. Il a été sanctionné par le Trésor américain en 2024 pour la « facilitation d'expéditions de produits pétroliers ». De son côté, Cubametales, déjà sanctionnée en 2019, a vu ses contrats d'achat de brut vénézuélien augmenter significativement. Les documents de PDVSA indiquent des contrats pour environ 65 000 barils par jour en 2025. Cette quantité représente une augmentation de 29 % par rapport à 2024 et un bond de sept fois par rapport à 2023. Cubametales représentait 8 % des exportations allouées par PDVSA en 2024.
L'importance de ces intermédiaires se lit dans les chiffres d'exportation. L'acheteur final du réseau, la Chine, absorbe à elle seule 60 % des exportations allouées par PDVSA, tandis que la société américaine Chevron, opérant sous licence, en représente 15 %. La traque des États-Unis vise explicitement ces maillons faibles du commerce.
L'arraisonnement du pétrolier est l'illustration la plus spectaculaire de cette nouvelle stratégie. Des agents des forces de l'ordre américaines, revêtus de tenues de combat camouflées, ont été hélitreuillés sur le pont du Skipper en pleine mer. L'équipage n'a opposé aucune résistance. Les autorités américaines ont immédiatement annoncé leur intention de demander un mandat pour saisir le pétrole, d'une valeur de plusieurs dizaines de millions de dollars, et de conduire le navire vers un port américain, probablement Galveston, au Texas.
L'histoire du Skipper n’est que la partie visible d'un réseau plus vaste, que les experts qualifient d'« Opep des sanctions ». Ce réseau connecte les industries énergétiques du Venezuela, de Cuba, de l'Iran et de la Russie, quatre nations exclues du marché mondial formel par Washington. Ces pays sont unis moins par idéologie que par la nécessité commerciale, apprenant les uns des autres les tactiques d'évasion les plus efficaces.
Les liens avec cette constellation se confirment par l'analyse de l'équipage et du passé du Skipper. L'équipage était majoritairement russe. Avant de transporter du brut vénézuélien, le navire a servi pendant quatre ans au sein de la flotte secrète de l'Iran, transportant du pétrole iranien vers la Syrie et la Chine, selon la société d'analyse de données maritimes Kpler.
L'Iran fournit d'ailleurs un soutien technique crucial au Venezuela, avec des contracteurs iraniens travaillant à la réparation des deux principales raffineries vénézuéliennes, El Palito et Amuay. La Russie, pour sa part, produit près de 100 000 barils par jour au Venezuela via la société d'État sanctionnée Rosneft, et fournit le naphta, un produit essentiel pour diluer et rendre exportable le brut lourd vénézuélien.
L'inventaire cumulé des navires opérant pour les nations sanctionnées s'élève à environ 1 200 unités. Le Venezuela injecte 570 000 barils par jour dans ce circuit parallèle. L'efficacité des Russes à constituer une flotte secrète est en partie attribuée à l'expérience acquise par leurs négociants en pétrole lors des manœuvres pour contourner les sanctions vénézuéliennes en 2019. L'objectif commun pour tous ces acteurs est de maintenir les revenus pétroliers malgré l'isolement.
Les conséquences de ce système précaire, exacerbées par la nouvelle doctrine d'interdiction américaine, sont immédiates pour Cuba. L'arithmétique énergétique de l'île est alarmante : les livraisons physiques de pétrole vénézuélien se sont effondrées de 87,5 % depuis 2020, passant de 80 000 barils par jour à 10 000 barils par jour en 2025.
Ce niveau de livraison est largement insuffisant pour prévenir les pannes de courant généralisées qui ravagent l'île. Cette chute drastique, couplée au risque accru pesant sur le modèle de revente à la Chine, fait peser la menace d'une catastrophe humanitaire potentielle (altération des denrées alimentaires, perturbations des services médicaux) susceptible de déstabiliser le régime cubain.
Pour le Venezuela, l'étau se resserre de manière existentielle. La saisie du Skipper et les sanctions visant des intermédiaires clés comme Ramón Carretero constricent drastiquement les canaux d'exportation. Les acheteurs chinois, confrontés à un risque d’interception accru, exigent déjà des rabais toujours plus importants, réduisant les maigres revenus de Caracas. La dépendance de Maduro envers les forces de sécurité cubaines crée une vulnérabilité que Washington cible explicitement en perturbant le flux de pétrole qui soutient financièrement La Havane.
La stratégie agressive américaine a été qualifiée de « piraterie » par Cuba et l'Iran. Le ministre vénézuélien de la Communication a lui dénoncé « la piraterie, l'enlèvement, le vol de propriété privée, les exécutions extrajudiciaires en eaux internationales », soulignant la nature hautement conflictuelle de la nouvelle phase de l'application des sanctions.
Si les saisies de cargaisons valant des dizaines de millions de dollars deviennent monnaie courante, l'ensemble du modèle économique, sur lequel reposent assureurs et négociants, est désormais menacé d'effondrement.
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