Le réacteur nucléaire G2, situé sur le site de Marcoule (Gard), nécessite encore environ 30 années de travaux de démantèlement. Toutefois, ces opérations n'aboutiront probablement que d'ici une centaine d'années.
RECIT - Sous la nef monumentale du réacteur G2, le temps semble s’être arrêté. Mais derrière ce décor figé, le CEA affronte un défi bien vivant : démanteler l’héritage d’un demi-siècle d’atome militaire et civil. Entre retards, surcoûts, installations à bout de souffle et difficulté organisationnelle, sa stratégie est mise à mal.
La nef, immense, mesure près de 75 mètres de hauteur et le soleil qui perce ce mardi matin d’octobre empêche de distinguer correctement le sommet de la structure. Le lieu, particulièrement silencieux, est chargé d’histoire. Nous ne nous trouvons pas dans une église mais dans un gigantesque bâtiment industriel, sur le site du Commissariat à l’énergie atomique (CEA) de Marcoule (Gard), abritant G2, le tout premier réacteur nucléaire ayant envoyé de l’électricité sur le réseau tricolore. C’était en 1958, au cœur de la guerre froide. Le réacteur, dont la mission principale consistait à produire du plutonium pour la dissuasion atomique, est arrêté définitivement en février 1980. Et depuis, le temps semble s’être figé, ou presque.
Sur place, ce réacteur refroidi au gaz prend la forme d’un énorme cylindre en béton allongé et encerclé de câbles noirs destinés à contenir sa dilatation. Sur son flanc droit, on distingue encore les restes d’anciens « toboggans » permettant d’évacuer les combustibles sans arrêter le réacteur. Les générateurs à vapeur, situés en façade à l’extérieur du bâtiment, ont été retirés. Tout comme l’ensemble des combustibles et les salles de conduite. Désormais, les opérations de démantèlement sont à l’arrêt et trente ans de travaux seront encore nécessaires afin de « revenir à l’herbe ». Toutefois, l'échéance finale sera bien plus lointaine.
Et pour cause : G2 a été mis en sommeil par le CEA qui ne l’a pas identifié comme l’un des dix chantiers prioritaires parmi ses 33 installations en cours de démantèlement. En 2016, l’organisme a, en effet, été contraint de hiérarchiser ses opérations en la matière, compte tenu des contraintes budgétaires et de l’extrême difficulté des travaux en jeu. « Cette stratégie vise à prioriser les chantiers de démantèlement selon le terme source mobilisable, qui correspond à l’évaluation des risques liés à la radioactivité et au niveau de robustesse du bâtiment », rappelle Christophe Kassiotis, maître d’ouvrage du démantèlement au CEA.
Alerte du gendarme du nucléaire
Seulement voilà, même cette stratégie est mise à mal. Au printemps dernier, à l’occasion d’une présentation devant l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et techniques (Opecst), le gendarme du nucléaire a tiré la sonnette d’alarme, relevant « des retards et glissements généralisés sur les engagements les plus structurants » et pointant un « allongement très significatif des durées de démantèlement ».
C’est le cas, par exemple, de deux installations situées sur le site de Fontenay-aux-Roses (92) « L’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR) instruit actuellement des demandes de modifications présentant un décalage majeur, avec un achèvement désormais repoussé au-delà de 2050 », indique l’autorité dans un e-mail adressé à La Tribune, alors que le calendrier initial misait sur une échéance antérieure à 2020.
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Toujours en région parisienne, sur le site de Saclay (91), le projet Epoc, qui consiste à reprendre des fûts contenant des morceaux de combustibles, « a subi de lourds contretemps », pointe également l’ASNR.Sa mise en service initialement prévue en 2023 est maintenant programmée à l’horizon de 2035.
Des chantiers à l'échelle du siècle
Pour certaines installations, les plannings s'approchent même de l'échelle du siècle. C’est le cas notamment de la station de traitement des effluents de Cadarache (Bouches-du-Rhône) ou encore de l’usine d’extraction du plutonium de Marcoule, baptisée UP1 dans le jargon. Laquelle figure pourtant sur le haut de la pile du top 10 des chantiers prioritaires. L’installation était en effet utilisée pour extraire le plutonium des combustibles usés et « quelque 1300 tonnes de gaines de magnésium découpées ont été entreposées dans des fosses », pointe Christophe Kassiotis.
Ces dérapages de calendrier pourraient même s’accentuer alors que le CEA a récemment fait une découverte particulièrement problématique sur l’installation 37-A située sur son site de Cadarache. Or, il s’agit là, de l’unique station civile du CEA permettant de traiter des déchets radioactifs solides de moyenne activité à vie longue, issus de ses activités de démantèlement.
Alors que celle-ci devait faire l’objet d’un vaste programme d’amélioration baptisé Pagode, les équipes ont pris connaissance d'un défaut de génie civil datant de sa construction, mais qui jusqu’alors était resté caché derrière un bardage.
Le projet Pagode est donc abandonné et « à ce jour, les activités de cette installation, incontournable dans la stratégie de démantèlement du CEA, n’ont toujours pas repris », pointe le gendarme du nucléaire. « Si elle ne fonctionne plus, tous les projets de démantèlement du CEA s’arrêtent », met en garde un bon connaisseur de la maison. « Ce n’est pas parce que nous n’avons pas d’alternative que nous n’avons pas de marge », nuance toutefois le maître d’ouvrage de l'établissement public.
Pour l’heure, « il n’y pas de chantier bloqué du fait de l'arrêt de l’INB 37-A », assure-t-il. Mais le temps presse et un plan de secours doit être mis en œuvre, pour basculer ces opérations sur une autre installation. Ce qui nécessitera forcément des investissements colossaux.
« Les installations du CEA appartiennent à un autre monde »
Plus généralement, si le démantèlement des installations nucléaires du CEA représentent un tel casse-tête, c’est notamment parce que les équipes pâtissent d’un manque criant de traçabilité, contrairement aux réacteurs nucléaires classiques tels que ceux exploités par EDF, où toute la conception, la construction et les modifications d’exploitation ont été minutieusement enregistrées. « Au laboratoire de purification chimique situé à Cadarache, nous avons découvert une dalle en béton qui n’apparaissait sur aucun plan », illustre ainsi Christophe Kassiotis. « Pour certaines installations, les équipes ne disposent pas, ou très peu, de connaissances sur leur état initial. Pour ces sites, le démantèlement reste un cauchemar », abonde un spécialiste du sujet.
Pour le maître d’ouvrage, ce manque de documentation s’explique notamment par le contexte lors duquel ces installations ont été construites. « Les enjeux étaient bien différents. Il fallait produire au plus vite du plutonium pour la dissuasion nucléaire. Certaines de ces installations ont été conçues sans même que l’on imagine qu’elles puissent être démantelées un jour », retrace-t-il.
Par ailleurs, dans un réacteur nucléaire classique, la radioactivité ne s’est jamais échappée de là où elle devait être. « A l’inverse, les installations du CEA appartiennent à un autre monde. Celui où la radioactivité n’est pas restée confinée à l’intérieur du combustible », pointe l’expert.
« Pour certaines installations, les équipes ne disposent pas, ou très peu, de connaissances sur leur état initial. Pour ces sites, le démantèlement reste un cauchemar »
Enfin « alors qu’EDF pourra bénéficier d’effets de série, chaque installation du CEA est unique. Toute opération de démantèlement demande donc systématiquement une adaptation de nos procédés et de nos méthodologies », souligne Magali Saluden, cheffe du programme R&D pour l’assainissement et le démantèlement au sein du CEA.
Dans cette optique, ses équipes ont notamment développé une technologie de découpe laser fixée à un bras robotique permettant aux opérateurs de réaliser ces opérations extrêmement délicates à distance. Un drone doté de capteurs spécifiques capable de se faufiler à l’intérieur de colonnes exiguës permet, quant à lui, de cartographier précisément les zones radioactives ou encore de vérifier l’état de corrosion de structures métalliques en quelques heures seulement.
Le budget annuel de recherche et développement consacré au démantèlement représente, en moyenne, 15 millions d’euros. Une goutte d’eau par rapport à l’enveloppe globale consacrée à ces activités.
Des charges fixes très élevées
Chaque année, le CEA consacre environ 780 millions d’euros à ces opérations, soit un peu plus de 10 % de son budget total. Or, presque la moitié de cette somme n’est pas dédiée au démantèlement en tant que tel…mais au maintien des installations en état de sûreté. Dit autrement, si l’organisme mettait sur pause toutes ses activités d’évacuation, de traitement et d’assainissement des matières et déchets radioactifs, il devrait toujours dépenser près de 400 millions d’euros par an, taxes comprises.
Cet argent doit permettre, entre autres, de contrôler la ventilation des sites (un poste d’ailleurs très énergivore), changer des filtres, procéder à des mesures de vérification diverses, consolider les portes, installer des caméras, renforcer les clôtures ou encore, bien sûr, rémunérer le personnel qui mène toutes ces interventions.
« Ne rien faire est si coûteux que l’argent, ce n’est que du temps dans le démantèlement »
« Nous faisons face à des charges fixes très élevées pour répondre à la réglementation en matière de sûreté nucléaire mais aussi de lutte contre la malveillance », explique Christophe Kassiotis. A terme, l’enjeu est de « les réduire », poursuit-il, notamment « sur les installations que [le CEA] compte mettre en sommeil », c’est-à-dire ne pas « nettoyer » tout de suite. Mais une grande partie semble incompressible.
Surtout, plus le démantèlement traîne, plus ces sommes s’accumulent. « Ne rien faire est si coûteux que l’argent, ce n’est que du temps dans le démantèlement », résume un expert. « Tout ce qui n’est pas fait aujourd’hui coûte plus cher demain », ajoute Christophe Kassiotis.
Carotte financière ?
Dans cette course-contre-la-montre, le CEA manquerait d’incitations pour tenir les délais, estime l’expert susnommé. Tandis qu’EDF et Orano n’auront d’autre choix que se dépêcher, au risque de gonfler leurs provisions pour frais de démantèlement et donc d’alourdir leur bilan comptable, l’organisme public souffrirait de l’absence d’une « carotte » financière. « En 2005, l’Etat a dit qu’il paierait. Le CEA n’intègre donc pas ce coût dans ses provisions, ce qui ne l’encourage pas à faire au plus vite », glisse la source en question.
Une vision des choses que Christophe Kassiotis « n’accepte pas ». « A l’étranger, plusieurs sites ont connu de grosses difficultés de démantèlement malgré d’importantes incitations financières », oppose-t-il. Et de citer Sellafield, au Royaume-Uni, dont le démantèlement devrait coûter près de 136 milliards de livres sterling (156 milliards d’euros), selon les dernières estimations.
Ou encore l’exemple des Etats-Unis, qui dépensent près de 8 milliards de dollars par an dans cette activité (6,8 milliards d’euros) pour leur programme de recherche lié à la défense. « Nous n’avons pas du tout à rougir », insiste le maître d’ouvrage de l’établissement public.
Un problème se pose néanmoins : les industriels du génie civil ne se battent pas pour travailler sur les chantiers de démantèlement. Un temps présenté comme un eldorado financier, ce business n’est en fait pas rentable. Le CEA a même fait face à l’abandon de prestataires, comme sur l’installation « Diadem » de Marcoule, destinée à l’entreposage de conteneurs de déchets irradiants. Interrogé sur ces contrats qui tombent à l’eau, Christophe Kassiotis admet des « difficultés » pour « trouver des acteurs privés qui souhaitent s’engager, au vu des incertitudes autour des projets ».
« Certains d’entre eux espèrent que le marché va se consolider, et qu’ils pourront augmenter leurs prix quand il y aura un monopole ou un oligopole », note un spécialiste de cette filière. D’autant que, selon un bon connaisseur de la maison, « les industriels n’ont pas tendance à mettre leurs meilleurs chefs de projet sur les chantiers du CEA », car, là encore, « ils s’exposent à moins de pénalités s’ils ne tiennent pas délais, avec moins d’incitations financières ».
Une concurrence avec la relance du nucléaire
Lui plaide pour une refonte du modèle. Y compris au niveau des ressources humaines : « Il faut plus de chefs de projet au CEA, plutôt que des chercheurs. Il manque une fine science de ce monde », affirme-t-il. « La question de l’organisation, on se la pose beaucoup en interne », précise Christophe Kassiotis. Celle-ci a d’ailleurs été revue il y a moins de dix ans, avec la création de la maîtrise d’ouvrage démantèlement et assainissement, qu’il représente, directement rattachée à l’administrateur général.
Une chose est sûre : comme pour toute la filière, l’organisme pâtit d’un manque d’attractivité et de compétences. « Il y a une concurrence avec le sujet de relance du nucléaire. Le vivier n’est pas là, donc les entreprises du secteur font leurs courses dans les autres boîtes du secteur », pointe Karim Boudergui, chef de service au CEA. Au risque de voir filer des talents, au bénéfice des plus offrants.