A night view shows France's oldest Electricite de France (EDF) nuclear power plant and the Grand Canal d'Alsace near the eastern French village of Fessenheim, France February 20, 2020. REUTERS/Arnd Wiegmann - Night view shows Electricite de France...
Un décret publié au Journal officiel autorise EDF à démanteler complètement l’ancienne centrale nucléaire de Fessenheim et fixe une échéance au 30 juin 2048. Mais le territoire, lui, attend toujours les emplois et les projets promis après l’arrêt des réacteurs en 2020.
Un décret publié au Journal officiel autorise EDF à démanteler complètement l’ancienne centrale nucléaire de Fessenheim et fixe une échéance au 30 juin 2048. Le cadre du chantier est enfin clair après plusieurs années de préparatifs. Mais le territoire, lui, attend toujours les emplois et les projets promis après l’arrêt des réacteurs en 2020.
Un démantèlement intégral, cadré dans le temps
Le décret tourne définitivement la page de la production d’électricité à Fessenheim. Il transforme l’ancien texte de 1972 qui autorisait la centrale pour lui ajouter une mission : EDF doit désormais démanteler l’ensemble de l’installation, et non plus seulement la maintenir à l’arrêt.
Ce démantèlement concerne toutes les parties du site : les bâtiments des deux réacteurs, les bâtiments de combustible, les auxiliaires nucléaires, la station de pompage, les ouvrages de prise d’eau et de rejet, les bâtiments industriels et tertiaires, les zones d’entreposage et les réservoirs d’effluents. Seules certaines installations non nucléaires et des bâtiments administratifs pourront être conservés pour de futurs usages, s’ils s’inscrivent dans la reconversion du site.
Le chantier est découpé en quatre grandes étapes. La première porte sur le démontage des gros équipements (générateurs de vapeur, internes et cuves des réacteurs, systèmes de ventilation et d’électricité). La deuxième vise à décontaminer les bâtiments et les sols, en contrôlant et en gérant tous les matériaux susceptibles d’être radioactifs. La troisième prévoit la démolition des bâtiments jusqu’à un mètre de profondeur. La quatrième organise la réhabilitation du site, pour le rendre réutilisable.
Les rejets dans l’air et dans l’eau restent autorisés, mais dans des conditions strictes. L’air issu des zones sensibles doit être filtré et contrôlé avant rejet. Les vidanges des piscines des réacteurs et des bâtiments combustible, ainsi que les eaux de laverie ou de décontamination, doivent respecter des seuils précis. Des prélèvements d’eau restent possibles dans le grand canal d’Alsace et dans la nappe, uniquement pour les besoins du démantèlement.
Newsletter
Industrie et service
Chaque jour à 13h, l’essentiel de l’actualité industrielle.
Le texte fixe un horizon : toutes les opérations doivent être achevées au plus tard le 30 juin 2048. À cette date, le site ne devra plus compter de zone soumise à la radioprotection ni de zone où l’on pourrait encore produire des déchets nucléaires. Les bâtiments et les sols devront être dans un état au moins compatible avec un usage industriel.
Un chantier prêt sur le terrain, ralenti par les procédures
Sur le plan technique, Fessenheim n’est pas au point de départ. Depuis l’arrêt des deux tranches en 2020, EDF a vidé les réacteurs de leur combustible, transféré les assemblages vers l’usine de La Hague, retiré les principaux fluides dangereux et engagé la décontamination d’une grande partie des circuits. Plusieurs gros équipements ont déjà été démontés ou déplacés.
Au moment où le décret est publié, la phase dite de prédémantèlement est quasiment achevée. Les équipes sur le terrain sont prêtes à basculer dans les étapes lourdes de démantèlement, désormais autorisées. Ce qui a pris du temps, ce n’est donc pas la préparation technique, mais la succession d’étapes administratives : études d’impact, consultation du public, avis des collectivités, échanges avec les autorités de sûreté, examen des rejets au niveau européen.
Ce décalage entre une fermeture politique décidée et exécutée en 2020, des travaux techniques menés à marche forcée, et une autorisation complète de démanteler qui n’arrive qu’en 2026 illustre un problème plus large : le temps du droit et des procédures n’est pas celui des territoires qui voient disparaître, du jour au lendemain, un employeur majeur.
Un territoire frappé de plein fouet
Pendant plus de quarante ans, la centrale a fait vivre des centaines de salariés EDF, des centaines de sous-traitants, et au total des milliers de personnes en comptant les familles et l’activité induite. Les recettes fiscales associées – taxes spécifiques sur les installations nucléaires, impôts locaux, redevances liées au Rhin – pesaient lourd dans les budgets de la commune, de l’intercommunalité et du département.
Pour les agents EDF, les dispositifs de reclassement ont globalement fonctionné. La majorité a pu être mutée vers d’autres centrales ou vers d’autres métiers du groupe. À l’inverse, une partie des sous-traitants a encaissé de plein fouet la fin de la production : contrats non renouvelés, baisses de charge, licenciements ou départ du territoire. C’est ce tissu de petites et moyennes entreprises, souvent moins visible, qui a absorbé le choc le plus dur.
Pour amortir la chute des recettes, l’État a mis en place un système de compensation fiscale pour les collectivités les plus exposées. Ce mécanisme doit assurer une transition sur plusieurs années, le temps que de nouvelles activités prennent le relais. Mais cette perfusion budgétaire ne remplace pas une stratégie industrielle précise.
Une reconversion promise, encore inachevée
Politiquement, Fessenheim devait devenir un « territoire pilote » de la transition. Un projet de territoire signé par l’État, le Conseil régional et les collectivités a promis de faire du Haut-Rhin un exemple européen d’économie bas carbone : nouvelles activités industrielles, énergies renouvelables, tourisme, innovation, coopérations avec l’Allemagne voisine.
Sur le papier, les pistes ne manquent pas : zone d’activités transfrontalière aux abords du site, projets de plateformes industrielles et énergétiques, développement de solaire sur les toits et les friches, réflexion sur des filières d’avenir. Dans la réalité, beaucoup de ces projets avancent lentement. Certaines surfaces ont dû être revues à la baisse, certains outils créés pour la reconversion se sont fragilisés ou ont été dissous, faute de projets suffisamment mûrs ou compatibles avec les contraintes environnementales.
Le projet d’usine de recyclage de métaux faiblement radioactifs porté par EDF, parfois appelé « technocentre », concentre les tensions. Ses promoteurs y voient une nouvelle filière industrielle liée au démantèlement, avec des emplois à la clé. Une partie des habitants et des associations y voit au contraire le risque de maintenir durablement sur place l’étiquette nucléaire, alors même que la centrale a cessé de produire.
Un site bientôt réutilisable, un avenir encore flou
Le décret fixe un cap : à la fin du chantier, Fessenheim devra être « libre d’usage » pour l’industrie. Le site bénéficiera alors d’atouts rares : raccordements électriques puissants, accès au grand canal d’Alsace, proximité de l’Allemagne et des grands axes européens. Sur le papier, de quoi attirer des usines, de la logistique, des projets énergétiques.
Pour l’instant, pourtant, aucun projet n’a pris la place symbolique et économique de la centrale. D’autres régions de l’Alsace se positionnent sur l’hydrogène, la valorisation des déchets ou la chaleur industrielle ; Fessenheim, lui, reste surtout associé à un long calendrier de démantèlement.
En réglant le cadre du chantier nucléaire jusqu’en 2048, le décret répond à une partie de l’équation : que faire du site et dans quelles conditions de sûreté. Il laisse entière l’autre moitié de la question, celle que posent les habitants : qui fera vivre le territoire une fois les cuves découpées, les bâtiments rasés et les équipes de démantèlement reparties ?