Souveraineté : 33 % des dirigeants français voient leur croissance menacée par les dépendances étrangères

La chaîne de production de l’usine Corania aux Pennes-Mirabeau, près de Marseille.
REUTERS - MANON CRUZ - Manon Cruz

La chaîne de production de l’usine Corania aux Pennes-Mirabeau, près de Marseille.
REUTERS - MANON CRUZ - Manon Cruz
Selon les données consolidées du Baromètre de la souveraineté 2026 réalisé par OpinionWay pour le groupe de conseil Cubik, le solde net des ouvertures et fermetures d'usines sur le territoire national est repassé dans le rouge au cours du premier semestre 2025. Avec une perte nette de 38 sites de production, le reflux industriel n'est plus un incident isolé mais le symptôme d'une érosion profonde de la substance productive du pays.
Ce constat s'inscrit dans un contexte où l'Europe perd sa force d'attraction. En 2025-2026, le fléchage des capitaux industriels mondiaux privilégie massivement l'Asie (41 %) et l'Amérique du Nord (36 %), ne laissant au continent européen qu'une part minimale de 12 % des nouveaux projets d'envergure. Pour les dirigeants français, le manque de souveraineté n'est plus un concept théorique : 33 % d'entre eux l'identifient désormais comme un obstacle direct à leur capacité de développement, contre 18 % l’année précédente.
Si les ruptures d'approvisionnement critiques semblent s'éloigner, l'énergie s'est transformée en un handicap structurel pour les marges. En 2026, 64 % des patrons se disent préoccupés par l'impact de la facture énergétique sur leurs coûts de production, un chiffre en hausse de 11 points sur un an. Le différentiel avec les blocs américain et chinois devient le principal boulet de la compétitivité française.
Parallèlement, l'environnement institutionnel cristallise les inquiétudes. L'instabilité fiscale et réglementaire a connu une progression fulgurante pour atteindre 25 % des préoccupations citées, suite aux incertitudes politiques installées depuis 2024. Ce climat pousse 87 % des dirigeants à ne pas envisager de relocalisation, malgré les discours sur l'autonomie stratégique. Le coût du travail et de la logistique demeure le premier frein (37,5 %), tandis que le manque de main-d'œuvre qualifiée et la réglementation et la fiscalité complètent ce trio d'obstacles pour 22,5 % des répondants dans les deux cas.
Le secteur technologique présente la dissonance la plus forte du baromètre. Bien que 61 % des entreprises considèrent désormais la donnée comme une ressource critique, seuls 19 % des dirigeants s'estiment dépendants de l'étranger pour l'intelligence artificielle. Ce décalage suggère une méconnaissance des dépendances aux infrastructures de base, comme le cloud et la puissance de calcul.
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La réalité du marché confirme pourtant la mainmise des « hyperscalers » américains (AWS, Microsoft Azure, Google Cloud), qui captent entre 65 % et 80 % des dépenses cloud professionnelles en Europe. Face à cette domination, le champion français Mistral AI adopte une posture offensive. En lançant Mistral Compute, la start-up permet à ses clients d'opérer des clusters de calcul directement couplés à ses modèles. De plus, une joint-venture entre Mistral AI, Bpifrance et Nvidia prévoit la création d'un campus d'IA d'envergure européenne en France pour 2026, visant à sécuriser une capacité de calcul souveraine.
Le basculement le plus spectaculaire concerne les besoins vitaux. La souveraineté alimentaire est perçue en chute libre : la criticité des produits alimentaires a triplé en un an pour atteindre 33 % (+23 points par rapport à 2025). Pour la première fois de son histoire moderne, la balance commerciale agricole française devrait être déficitaire en 2025-2026.
Jean-Philippe Puig, directeur général d'Avril, dresse un constat cinglant : l'agriculture française subit le même déclin que l'industrie il y a trente ans. L'excédent agroalimentaire, qui s'élevait à 5,1 milliards d'euros en 2024, s'est effondré à 1,2 milliard en 2025. Des actions ciblées, comme le sauvetage de l'usine Eurolysine grâce à des droits antidumping européens (jusqu'à 58,3 % contre la Chine), montrent que la bataille pour l'autonomie des filières d'élevage reste une priorité stratégique.
Dans la santé, la dépendance vis-à-vis de l'étranger pour les principes actifs (60 % à 80 % de la production mondiale située en Inde et en Chine) reste une préoccupation pour 34 % des entreprises. Toutefois, le plan France 2030 produit ses premiers effets. L'usine de Seqens à Roussillon doit ainsi livrer 15 000 tonnes de paracétamol par an dès la fin 2026, couvrant près de la moitié des besoins européens.
Dans les secteurs de l'aéronautique et de la défense, la souveraineté se déplace vers la maîtrise des composants électroniques et de la recherche-développement. La cybersécurité s'impose comme le risque numéro un pour 42 % des cadres dirigeants, qui prévoient d'investir massivement dans la cyberrésilience. La modernisation des infrastructures technologiques héritées (legacy systems) devient également une priorité pour 36 % des leaders du secteur, afin d'intégrer l'IA sans compromettre la sécurité opérationnelle.
Face à l'inflation normative, l'Union européenne a acté une pause avec la directive Omnibus de décembre 2025. Cette réforme simplifie les obligations de reporting de durabilité (CSRD) en relevant les seuils d'application de 250 à 1 000 salariés. En exemptant près de 80 % des entreprises initialement concernées, Bruxelles espère réduire la charge administrative et renforcer la compétitivité face aux blocs américain et chinois.
En France, le gouvernement maintient les dispositifs de soutien comme le Crédit d'impôt recherche (CIR), tout en ciblant l'effort fiscal sur les 300 plus grandes entreprises pour financer l'effort de défense. Malgré une croissance atone autour de 1 %, 76 % des dirigeants voient toujours dans l'innovation le principal levier de redressement pour préserver ce qu'il reste d'autonomie industrielle.
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