L'Allemagne prend le virage keynésien pour sauver son industrie

Un employé de Nexperia à l'ouvrage dans l'usine de Hambourg.
/FW1FP/David Goodman - REUTERS - Fabian Bimmer

Un employé de Nexperia à l'ouvrage dans l'usine de Hambourg.
/FW1FP/David Goodman - REUTERS - Fabian Bimmer
Le moteur historique de l'industrie allemande, longtemps porté par une demande extérieure insatiable, change de carburant. Pour éviter la syncope, Berlin a opéré en 2025 un virage keynésien de sécurité. Alors que les analystes de Factset tablaient sur une hausse de 1 % seulement des commandes industrielles, indicateur clé pour le secteur manufacturier, il a progressé de 7,8 % en données corrigées des variations saisonnières, après une augmentation révisée en hausse de 5,7 % en novembre.
Ce bond de décembre résulte avant tout d’une injection massive de liquidités publiques grâce au fonds spécial pour la défense et les infrastructures. L'armée fédérale (la Bundeswehr) est devenue le premier client de l’industrie lourde. Les contrats d’armement et d’équipement, caractérisés par des cycles longs et des montants unitaires colossaux, ont saturé les carnets de commandes de fin d’année.
Avec un fonds de plusieurs centaines de milliards d’euros voté en 2025, l’Allemagne a lancé la rénovation de ses infrastructures critiques. Ponts ferroviaires, réseaux d’énergie et infrastructures numériques constituent désormais le socle de la demande domestique. Cette stratégie permet de compenser l’atonie persistante de la zone euro et des marchés internationaux.
L’analyse détaillée des chiffres de Destatis, l'Insee allemande, révèle une industrie scindée en deux blocs aux trajectoires opposées. La métallurgie, avec une hausse vertigineuse de 30,2 %, et la construction de machines (+ 11,5 %) portent l’essentiel de la croissance de décembre. Il ne s’agit pas ici de biens de consommation, mais de biens d’équipement.
À l’opposé, le secteur automobile enregistre un recul de 6,3 %. C’est ici que le bât blesse : le modèle exportateur classique est percuté de plein fouet. La baisse des commandes en provenance de l’extérieur de la zone euro souligne une perte de compétitivité et un désalignement avec la demande mondiale. Jadis locomotive de l’économie germanique, l’automobile est devenue le wagon de queue de l’industrie.
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Le paradoxe de décembre réside dans la contradiction entre les volumes enregistrés et le sentiment des chefs d’entreprise. Alors que les commandes s’envolaient, l’indice PMI manufacturier (HCOB) s’enfonçait à 47,0 points. Cette divergence s’explique par la concentration des « très grosses commandes ». Sans ces contrats exceptionnels de l’État, la hausse organique de l’industrie n’aurait été que de 0,9 %. L’embellie est donc réelle, mais elle est pilotée par le sommet plutôt que par une reprise de la base du tissu industriel.
Malgré cette asymétrie, certains signaux indiquent que le creux de la vague est passé. Les entrées de commandes au quatrième trimestre 2025 sont supérieures de 9,5 % à celles du troisième trimestre. Ce chiffre, moins volatil que la donnée mensuelle, suggère que la dynamique n’est pas qu’un accident statistique de fin d’année.
La stabilisation de janvier 2026 semble confirmer ce diagnostic. Le redressement du PMI à 49,1 en janvier indique que les commandes de décembre commencent à irriguer les chaînes de production. Les entreprises voient enfin la fin de la période de déstockage massif. Toutefois, cette « relance par l’acier » comporte des risques : la demande massive pour les métaux tire les prix vers le haut alors que l’énergie reste coûteuse, et la transformation de l’appareil productif vers la défense impose une mutation profonde des compétences au sein du Mittelstand.