OPINION. « Bataille mondiale des capitales pour maîtriser l’information. »

Gérard Vespierre
Valérie Semensatis

Gérard Vespierre
Valérie Semensatis
Devenir une base d'où le monde se raconte, implique des intérêts économiques, une industrie à haute valeur ajoutée, et un intérêt diplomatique. Cela pèse sur le cadrage de l’actualité sans forcément disposer des atouts de la puissance. Il faut que cette ville se présente comme un îlot stable, et cela en retour, lui confère cette puissance géopolitique.
Par Gérard Vespierre (*)
Dès 1859, les agences française Havas, britannique Reuters et allemande Wolff se répartissent le monde en zones d'exclusivité, un pacte formalisé en 1870 sous le nom de Ring Combination et reconduit jusqu'en 1914. Reuters couvre l'Empire britannique, Wolff l'Europe du nord et de l'est, Havas la Méditerranée puis l'Amérique latine. Reuters, l'AP et l'AFP, qui dominent encore aujourd'hui, en restent les héritières directes. Contrôler un hub médiatique n'a jamais été une question purement logistique, c'est une extension de la capacité d'un État à faire circuler sa vision du monde plus vite que ses rivaux.
Washington reste la ville comptant le plus de correspondants étrangers accrédités au monde, plus de 2 000 aujourd'hui contre 160 à l'ouverture du premier centre de presse du département d'État en 1968.
Bruxelles vient juste derrière, avec plus de 900 journalistes accrédités auprès de la Commission européenne, dont environ 730 basés en permanence sur place, une présence cultivée délibérément par l'Union parce qu'une décision prise à Bruxelles n'acquiert de légitimité que si elle est discutée dans les 27 capitales. Dans ces deux villes, la présence de la presse internationale se défend par une politique organisée et entretenue, un calcul avant tout diplomatique.
Ailleurs, la même compétition se joue sur un terrain plus directement économique. Héberger des rédactions crée des emplois directs et un écosystème de services. À Londres ou à Paris, cette économie s'est accumulée sur un siècle. Londres reste ancrée par le siège de Reuters et le service mondial de la BBC, Paris par celui de l'AFP dont le réseau compte 2 400 salariés répartis dans 260 villes.
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Sur le continent africain, quatre capitales se disputent des morceaux de ce rôle sans qu'aucune ne l'ait consolidé. Johannesburg reste la plus ancienne, avec un bureau CNN ouvert dès 1993 et le hub média Afrique du département d'État américain, un héritage anglophone qui pèse sur la couverture de l'Afrique australe. Lagos joue la carte du poids brut, ville la plus peuplée du continent, capitale de Nollywood, dont le marché publicitaire, appelé à atteindre 540 millions de dollars en 2029, a fait du pays la plus grande communauté de presse active d'Afrique, selon plusieurs chercheurs.
Nairobi cumule deux avantages rares, le seul bureau du secrétaire général de l'ONU en Afrique, avec le siège mondial du PNUE (Programme des Nations Unies pour l’Environnement), d'ONU-Habitat et 23 agences onusiennes. Cette capitale est également la principale tête de pont des médias d'État chinois sur le continent.
Dakar joue la carte francophone, avec la rédaction de RFI en langues africaines, qui produit chaque jour deux heures de programmes en mandenkan et en fulfulde avec une trentaine de journalistes.
La Chine a choisi une voie différente en Afrique de l'Est en bâtissant sa propre infrastructure plutôt que compter sur son seul poids diplomatique. Xinhua a installé à Nairobi en 2006 son plus grand bureau hors de Chine, suivi par CGTN Africa en 2012, puis China Daily et China Radio International, dans le même immeuble. Xinhua compte 37 bureaux en Afrique, un chiffre qui dépasse toute agence occidentale ou africaine, en contrepoids explicite à Reuters, l'AP, la BBC ou CNN.
Le poids démographique du continent, appelé à doubler d'ici 2050, rend cette absence de vainqueur plus provisoire qu'elle n'y paraît.
À Dubaï, cette même économie a été bâtie en une génération, par décision délibérée et non par héritage. Dubai Media City, lancée en 2000, réunit aujourd'hui environ 3 000 entreprises et 30 000 professionnels, avec 122 chaînes installées sur le site, dans le même modèle de zone franche qui a diversifié l'économie émirienne loin du pétrole.
Le mouvement le plus révélateur de ce basculement reste celui de l'AFP. Son bureau régional Moyen-Orient et Afrique du Nord était installé à Nicosie depuis 1987. En 2024, la direction a engagé sa fermeture et redéployé une partie de ses équipes vers Dubaï, preuve que l'émirat n'est plus une simple escale mais un point d'ancrage crédible pour les plus anciennes agences. Cette réussite s’appuie sur l’addition de la connectivité, des décisions d’investissement, et une neutralité perçue. Elle créé la centralité de la ville, en plus de sa géographie privilégiée entre l’Asie et l’Europe. Cette émergence devrait d’ailleurs faire évoluer favorablement son classement RSF.
Les hubs anciens bénéficient d'un effet de réseau qui s'auto-entretient, une fois qu'une agence s'installe, fixeurs, sources et concurrents s'y concentrent, ce qui rend la position plus coûteuse à quitter.
Cet effet a longtemps profité à Hong Kong, base naturelle des rédactions couvrant la Chine. Mais cette rente ne s’est pas révélée irréversible. Depuis la loi sur la sécurité nationale de juin 2020, la ville a perdu, en quelques années, une bonne partie de l'avantage accumulé sur des décennies. Son Club de la Presse Étrangère compte aujourd'hui davantage d'avocats et de banquiers que de correspondants de presse. Son prix des droits humains a été suspendu en 2022. Le geste le plus concret reste celui du New York Times, qui a transféré à Séoul, dès juillet 2020, un tiers de son équipe de Hong Kong, invoquant les difficultés de permis de travail et l'incertitude créée par la nouvelle loi.
Singapour a bénéficié de ce retrait sur un autre critère, celui du nombre de sièges de sociétés multinationales, et a dépassé Hong Kong avec 4 200 sièges Asie en 2023 contre 1 336 à Hong Kong. Singapour et Dubaï montrent qu'une ville peut construire, au XXIème siècle, en une vingtaine d'années, ce que d'autres ont mis un siècle à accumuler.
En considérant l’ensemble de ces basculements on constate que la variable qui décide de l'avenir d'une ville hub de l’information, n'est plus l'infrastructure. L’infrastructure se crée, et même de plus en plus vite.
La prévisibilité du cadre politique, et géopolitique, dans lequel les correspondants vont pouvoir continuer à travailler année après année, apparaît comme le nouveau critère principal, et donc celui qui sera privilégié pour le futur.
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(*) Analyste géopolitique, diplômé de l’ISC Paris, Maîtrise de gestion, DEA finances Dauphine PSL, fondateur du Média web www.le-monde-decrypte.com Intervenant régulier TV et radio. Chroniqueur géopolitique IDFM Radio 98.0,