OPINION. « Macron à Abu Dhabi : le prix politique d’une alliance contestable abec MBZ »
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Sébastien Boussois
Jan Brouckaert
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Sébastien Boussois
Jan Brouckaert
Par Sébastien Boussois, docteur en sciences politiques (*)
Derrière les sourires diplomatiques et les contrats, c’est une stratégie régionale émiratie profondément contre-révolutionnaire que la France continue, de facto, d’avaliser au Moyen Orient et en Afrique, bien loin des canons de beauté démocratiques.
Les Émirats arabes unis, architectes méthodiques de la contre-révolution arabe
Depuis plus d’une décennie, les Émirats arabes unis ont fait le choix clair d’être l’un des principaux piliers régionaux de la contre-révolution arabe. Là où les printemps arabes ont ouvert des espaces, fragiles mais réels, d’expérimentation démocratique, Abu Dhabi a systématiquement soutenu les forces politiques, militaires ou sécuritaires chargées de refermer ces parenthèses.
De l’Égypte post-2013 à la Libye du maréchal Haftar, du Yémen fragmenté au soutien actif à des régimes autoritaires restaurés, la doctrine émiratie repose sur une obsession : empêcher toute dynamique politique issue des sociétés, en particulier lorsqu’elle menace l’ordre autoritaire régional. Sous couvert de lutte contre l’islam politique, c’est en réalité toute forme de pluralisme, de contestation ou de transition démocratique qui est perçue comme un risque stratégique.
Le résultat est aujourd’hui visible et bien décourageant : des États durablement déstabilisés, des guerres prolongées, des sociétés paralysées entre chaos et retour autoritaire. Cette stratégie n’a pas pacifié le Moyen-Orient ni l’Afrique du Nord ; elle les a figés dans une instabilité chronique, dont les conséquences migratoires, sécuritaires et humanitaires rejaillissent de plus directement sur l’Europe.
La France entretient avec les Émirats arabes unis l’une de ses relations les plus structurées dans le Golfe avec le Qatar. Elle est à la fois militaire, économique, industrielle et diplomatique. Symbole majeur de cette proximité : la base militaire française permanente d’Abu Dhabi, la base interarmées dite « Camp de la Paix », inaugurée en 2009. Elle comprend une composante navale, aérienne et terrestre, et constitue un point d’appui central pour la projection française dans le Golfe et l’océan Indien.
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À cela s’ajoutent des relations économiques de premier plan. Les Émirats sont l’un des premiers partenaires commerciaux de la France dans la région, avec des coopérations majeures dans l’armement, l’aéronautique, l’énergie, les infrastructures, le luxe ou encore la finance. Les contrats emblématiques, des avions de combat aux grands projets industriels, ont progressivement installé une interdépendance assumée.
Mais cette relation, présentée comme réaliste et pragmatique, a un prix politique croissant. En s’affichant sans distance critique avec Abu Dhabi, Paris accepte implicitement de reléguer au second plan les choix régionaux des Émirats, y compris lorsqu’ils contredisent frontalement les principes que la France prétend défendre sur la scène internationale : stabilité durable, droit international humanitaire et lutte contre l’impunité.
C’est sur le dossier soudanais que l’inconfort de cette visite apparaît avec le plus de force. Depuis des mois, les Émirats arabes unis sont accusés par de nombreuses sources, ONG et enquêtes internationales de soutenir les Forces de soutien rapide dans le conflit soudanais. Ces milices sont pourtant directement impliquées dans des crimes de masse, des violences contre les civils et la prolongation d’une guerre qui a déjà fait des dizaines de milliers de morts et déplacé des millions de personnes.
Le Soudan est aujourd’hui l’un des conflits les plus meurtriers et les plus oubliés du monde. Et pourtant, aucune pression publique significative n’est exercée sur Abu Dhabi par ses partenaires occidentaux. La visite d’Emmanuel Macron, sans message clair ni condition politique, alimente l’idée d’un double standard : fermeté de principe dans les discours, indulgence stratégique dans les faits.
Ce silence diplomatique interroge d’autant plus que la France se revendique comme une puissance attachée à la protection des civils, à la prévention des crimes de guerre et au respect du droit international. En continuant de traiter le Soudan comme un dossier périphérique, Paris contribue malgré elle à l’effacement politique d’un conflit dont les ramifications régionales sont pourtant majeures.
Au-delà des conflits régionaux, la visite présidentielle pose une autre question, plus sensible encore : celle de la coopération judiciaire et du rapport des Émirats arabes unis à l’État de droit international. Depuis plusieurs années, la fédération émiratie est devenue un refuge notoire pour de nombreux barons de la drogue français et européens, des figures du grand banditisme, d’anciens dictateurs, mais aussi des acteurs majeurs du blanchiment d’argent international. Abu Dhabi n’applique pas les sanctions contre la Russie et a détourné pendant dix ans celles contre la Syrie de Bachar al Assad. L’absence d’extraditions effectives, la faiblesse de la coopération judiciaire et l’opacité financière ont fait des Émirats un espace privilégié pour ceux qui cherchent à échapper à la justice européenne. Cette situation mine directement les efforts français et européens en matière de lutte contre le crime organisé, les trafics transnationaux et l’économie souterraine.
Plus largement, Abu Dhabi accueille sur son sol une galerie hétéroclite d’oligarques déchus, d’anciens dignitaires autoritaires, de responsables politiques en fuite et d’acteurs économiques compromis, profitant tous d’un système qui privilégie la sécurité financière à la responsabilité judiciaire. Cette réalité entre en contradiction frontale avec les principes que la France affirme défendre sur la scène internationale : transparence, lutte contre la corruption, responsabilité pénale et coopération judiciaire. Dans ce contexte, la question de l’opportunité du voyage d’Emmanuel Macron, sans mention de tout cela, dépasse le simple cadre diplomatique. Elle renvoie à une incohérence stratégique plus profonde : comment exiger davantage de coopération judiciaire, de lutte contre le blanchiment et de respect du droit international tout en renforçant, sans condition visible, un partenariat avec un État qui s’en affranchit largement ?
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(*) Docteur en sciences politiques, chercheur monde arabe géopolitique relations internationales, directeur de l'Institut Géopolitique Europeen (IGE), associé au CNAM Paris (Equipe Sécurité Défense), à l'Observatoire Géostratégique de Genève (Suisse). Consultant médias et chroniqueur.
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