OPINION. « L'euro numérique, la prochaine révolution de la paie »

Karen White
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Par Karen White, Directrice des Affaires Publiques EMEA chez Deel (*)
Pour les directions financières et RH des entreprises européennes, la question n'est plus de savoir si cette monnaie arrivera, mais ce qu'elle changera concrètement dans la gestion de la paie. Et le chantier est plus vaste qu'il n'y paraît, analyse Karen White, Directrice des Affaires Publiques EMEA de Deel.
L'euro numérique serait une forme digitale de monnaie de banque centrale, émise et garantie par la BCE, conçue pour compléter les espèces et les services bancaires existants plutôt que pour les remplacer. Autrement dit, il ne s'agit pas de faire table rase des comptes bancaires traditionnels, mais d'ajouter un canal supplémentaire, potentiellement très attractif pour les entreprises qui opèrent dans plusieurs pays de la zone euro.
Car c'est là que l'opportunité devient tangible. Aujourd'hui, Visa et Mastercard représentent 61 % des paiements par carte dans la zone euro et presque toutes les transactions transfrontalières par carte. Un euro numérique émis directement par la BCE permettrait de fluidifier les flux transfrontaliers, de réduire les frais de transaction et d'offrir un cadre harmonisé sur l'ensemble de la zone. Pour les multinationales qui gèrent la paie dans dix ou quinze pays européens, cette infrastructure unifiée représente une simplification structurelle réelle.
L'expérience des modes de paiement alternatifs ces dernières années conforte cette perspective. Des plateformes de gestion de la paie proposent déjà le versement d'une partie du salaire en stablecoins, avec un modèle qui fonctionne : l'employeur alimente la paie de façon classique, et le salarié choisit la répartition. Ce modèle de paiement fractionné pourrait s'appliquer naturellement à l'euro numérique, et les retours montrent que lorsqu'on offre aux travailleurs une option de paiement supplémentaire, sécurisée et conforme, ils l'utilisent.
Il serait cependant naïf de croire que l'euro numérique simplifiera la paie européenne d'un coup de baguette magique. Il changera la façon dont le salaire net est versé…Mais pas les règles qui déterminent celui-ci. Obligations fiscales, cotisations sociales, droit du travail : chaque pays conservera ses propres réglementations.
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La vraie complexité sera opérationnelle. Les entreprises devront gérer en simultané plusieurs préférences de paiement par salarié : certains voudront tout en euros classiques, d'autres une fraction en euro numérique, et il faudra s'assurer que les bulletins de paie reflètent fidèlement les deux volontés. Cela implique une couche supplémentaire de suivi, de réconciliation et de conformité des données.
Les entreprises qui fonctionnent encore avec des outils fragmentés, avec un prestataire par pays, et des systèmes peu interopérables risquent de subir cette évolution plutôt que de l'absorber. À l'inverse, celles qui opèrent déjà sur une infrastructure de paie centralisée,
capable de gérer des paiements multi-formats dans plusieurs juridictions, auront un avantage considérable dès le lancement du pilote en 2027.
L'objectif affiché est d'aboutir à une adoption définitive du cadre réglementaire avant la fin de l'année, avec des négociations entre le Parlement, la Commission et les États membres qui doivent démarrer dès juillet. Le calendrier est ambitieux.
L'euro numérique pourrait devenir l'une des évolutions les plus significatives du paysage européen du paiement dans les années à venir. Son impact ne se mesurera pas seulement à l'aune de la politique monétaire, mais à la capacité des entreprises à l'intégrer dans leurs processus quotidiens. Et son succès en dépend d'ailleurs en grande partie.
Les directions financières et RH n'ont pas à attendre la loi finale pour agir. Consolider sa plateforme de paie, vérifier que les contrats de travail permettent de nouveaux modes de versement, cartographier les flux de réconciliation existants : ce sont des chantiers utiles maintenant, et indispensables demain.
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(*) Karen White est une experte des politiques publiques et des affaires gouvernementales, avec dix-neuf ans d’expérience au sein d’entreprises technologiques internationales. Spécialiste des enjeux réglementaires en Europe, au Moyen-Orient et en Afrique (EMEA), elle accompagne les organisations dans leurs relations avec les pouvoirs publics et les parties prenantes sur des sujets liés au numérique, à l’innovation et à la gouvernance. Elle est actuellement Head of Public Policy EMEA chez Deel, après avoir occupé des fonctions de direction chez Twitter (désormais X). Engagée au-delà de son activité professionnelle, elle siège également au conseil d’administration de l’association Just Peoples, où elle contribue à des initiatives à fort impact social.