OPINION. « Les traces que nous laissons »
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Par Philippe Boyer, directeur relations institutionnelles et innovation à Covivio.
Que nous le voulions ou non, sans même le savoir, nous produisons aujourd’hui plus de traces que toutes les générations précédentes réunies. Messages, photos, vidéos, informations de santé, historiques de navigation Web, prompts à l’adresse de logiciels d’IA, playlists, courriels, notes et brouillons : tout se trouve enregistré, conservé, stocké et cela en continue et sur un laps de temps potentiellement infini. La question n’est plus de savoir si nous laisserons des traces puisque la réponse est positive mais comment il sera possible de faire le tri de cette masse informe d’informations qui résument nos vies numérisées. Il n’y a pas si longtemps, entre caves et combles, nous entreposions des cartons d’archives qui contenaient albums de photographies, lettres intimes… Si cette matière physique se comptabilisait parfois en mètres cubes, à présent, tout ceci se calcule en méga, voire en gigaoctets.
A l’ère du smartphone qui permet de saisir l’instant, même le plus insignifiant, l’heure n’est plus au simple archivage mais à la sauvegarde, comme si cette matière numérique se devait d’être mise à l’abri de menaces ou de dangers. Chez les Romains, les voyageurs se plaçaient sous la sauvegarde du dieu Mercure. Depuis que le numérique dicte nos vies, il nous faut nous placer sous la protection des démiurges Apple, Microsoft ou autre Google qui s’emploient à entreposer l’ensemble de nos traces numériques. Dans son discours de récipiendaire du Prix Nobel de littérature en 2014, Patrick Modiano mentionnait « qu’aujourd’hui la mémoire est beaucoup moins sûre d’elle-même et qu’elle doit lutter sans cesse contre l’amnésie et contre l’oubli. » A l’ère du numérique, l’amnésie et l’oubli ne sont plus de mise : tout devient marque et trace. Résister à ce stockage massif revient à assumer de perdre sa mémoire et de ne laisser aucune trace.
À mesure que les dispositifs numériques de sauvegarde se perfectionnent, une confusion s’installe entre mémoire, stockage et oubli. Là où la mémoire - personnelle, familiale - supposait un effort, une sélection, parfois une trahison du réel, la trace numérique s’accumule sans intention, sans hiérarchie, sans récit. Tout se vaut, tout demeure ; cette égalité absolue rend l’ensemble illisible. Ce que la mémoire humaine perd en certitude, les machines dont nous disposons dans nos poches, comme prolongement de nos mains et de nos cerveaux, compensent par la quantité, sans pour autant produire le moindre sens. Nous sommes entrés dans l’ère du syndrome de Diogène, version numérique non par l’accumulation compulsive d’objets matériels, mais de traces, de fichiers, d’images, de fragments de soi que l’on n’utilise plus, que l’on ne consulte que rarement mais que l’on refuse de supprimer quand bien même on sait que cette empreinte numérique nuit à la planète.
Dans cet univers de traces perpétuelles, le souvenir n’est plus ce qui revient, mais ce qui est recherché. Il faut désormais faire l’effort de fouiller, trier, filtrer, comme on explore un gisement archéologique à l’aveugle, sans plan ni repères. Ce qui autrefois surgissait par réminiscence demande maintenant des mots-clés, des requêtes algorithmiques. La mémoire ne se manifeste plus, elle se consulte à l’aune de fichiers enfouis dans nos smartphones et disques durs.
Le philosophe Paul Ricœur rappelait que la mémoire n’est jamais un simple enregistrement du passé, mais une mise en récit : se souvenir, c’est organiser, interpréter, donner du sens à des évènements vécus. Or le numérique ne raconte rien. Il se contente de conserver en vrac sans se préoccuper de construire un récit. Nos descendants auront à se charger de cet archivage pixélisé d’une vie entière qui se racontera au moyen de cette matière hétéroclite composée de fichiers audios, vidéos et de photos aux formats jpeg, png, gif et autres pdf. Dans certains cas, ce dépôt pourrait devenir une charge. On désignera alors des liquidateurs testamentaires chargés d’administrer ces biens numérisés propres à une succession dans l’attente d’être ensuite remis aux héritiers. Avant, hériter signifiait recevoir quelques objets, quelques papiers, parfois un secret. Demain, hériter signifiera aussi recevoir un accès composé d’un mot de passe menant à un cloud sur lequel on trouvera des dizaines de milliers de fichiers de toutes natures. Les survivants tenteront de recoudre ce passé qu’ils découvriront sous formes de millions de petites pièces qui, mises bout à bout, constitueront une vie à l’ère des smartphones. Ils devront s’interroger sur ce qu’il faut sauvegarder ou effacer. Pour les plus au fait des logiciels d’IA, ils pourront même le « ressusciter » en créant un deathbot, sorte d’avatar grossier du défunt obtenu à partir d’une banque de données réunissant l’ensemble de sa « vie digitale ».
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Dans son dernier ouvrage, Je suis Romane Monnier, la romancière Delphine de Vigan mise sur le thème de l’exploration du contenu d’un téléphone portable oublié et qu’un inconnu récupère en le faisant « parler » dans ses moindres recoins. La très belle prose de l’auteure pose la question des traces que nous laissons à l’heure ou cet objet technologique est devenu un prolongement de nos mains et de nos cerveaux. Oui, ce portable dévoilera presque tous ses secrets en faisant apparaître des morceaux de vie constitués de sms, vidéos et autres mails mais, et c’est au fond la question philosophique posée par l’auteure, cette matière-là peut-elle résumer tous les tours et détours d’une vie ? Si nos traces numériques se comptent désormais en litres, ce qui fait la singularité de nos existences continuera, et c’est heureux, à se compter en gouttes.
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