OPINION. « Guerre hybride : une conflictualité dominée par le sharp power »
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Véronique Chabourine
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Par Véronique Chabourine, Analyste du « soft power »
Le 9 décembre 2024, plusieurs drones ont été détectés au-dessus de la base navale de l’Île Longue, en Bretagne. Cet épisode s’inscrit dans une série d’incidents similaires observés ces derniers mois en Europe, où des survols de drones ou des violations d’espace aérien ont été signalés à proximité d’infrastructures critiques et de sites militaires. Ces événements, souvent limités dans leur portée opérationnelle, ont en revanche suscité une forte attention médiatique et politique. Ces survols produisent un effet stratégique : installer l’incertitude. Incertitude sur l’origine des appareils, sur leurs intentions, sur les capacités réelles de détection et de neutralisation des États, et sur leur capacité à attribuer ces actes. La rapidité de leur diffusion dans l’espace médiatique amplifie cet effet, transformant un incident en signal politique durable. Dans ce contexte, l’enjeu principal n’est pas tant l’effet militaire direct mais l’impact psychologique et démocratique. C’est précisément ce déplacement de la conflictualité — du champ militaire vers le champ cognitif, politique et sociétal — qui caractérise les menaces hybrides contemporaines.
La Revue nationale stratégique 2025 dresse le constat d’une intensification et d’une banalisation des menaces hybrides visant la France depuis 2022, dans un contexte de conflictualité durable menée en deçà du seuil de la guerre ouverte. Ces stratégies reposent sur la combinaison d’actions cyber et informationnelles, d’intimidation, de déni d’accès, de sabotages ciblés, et de pressions économiques, caractérisées par leur ambiguïté et leur faible attribuabilité. Le rapport souligne que la conflictualité contemporaine s’exerce désormais sur l’ensemble des espaces et des flux, transformant les interdépendances économiques et les dépendances critiques en vulnérabilités exploitables. Ce constat est corroboré au niveau européen : la stratégie de sécurité économique de la Commission européenne (2023) identifie explicitement la coercition économique et la manipulation des chaînes de valeur comme des instruments de puissance utilisés à des fins stratégiques, tandis que l’OCDE, dans son rapport Global Trade and Economic Security (2023), constate une augmentation des usages hostiles des leviers économiques.
Mesurer l’impact réel de la guerre hybride demeure un exercice complexe, tant ses effets sont diffus et multidimensionnels. Ces stratégies produisent moins des dégâts immédiatement visibles que des altérations mesurables à travers des données de perception (confiance, peur, polarisation), des données informationnelles (volumes, viralité), des indicateurs économiques (perturbation des flux, dépendances) et des données de sécurité. Parmi les travaux de référence, le rapport RAND Truth Decay, montre de façon particulièrement éclairante comment ces dynamiques affectent durablement le champ cognitif, en érodant la confiance dans les faits, les institutions et la capacité collective à décider rationnellement.
Les travaux académiques convergent aujourd’hui pour montrer que nombre de techniques mobilisées dans les stratégies de guerre hybride relèvent des logiques de sharp power. Conceptualisé par le National Endowment for Democracy (Walker & Ludwig) , le sharp power désigne des stratégies fondées sur l’intimidation, la manipulation et la coercition normative, juridique et économique, plutôt que sur la force militaire directe. Cette forme de conflictualité est rendue possible par un double basculement structurel : l’interdépendance croissante des sociétés, qui transforme information, droit, normes et infrastructures numériques en vulnérabilités stratégiques, et le glissement partiel de la puissance hors du seul champ étatique, au profit d’acteurs non étatiques ou technologiques capables d’agir à bas coût et à forte portée. La guerre hybride repose sur des techniques de sharp power par nature diffuses, transversales et faiblement attribuables, qui touchent l’ensemble des acteurs : institutions, entreprises, médias et sociétés civiles. Parce qu’elle ne cible pas un front unique mais un environnement, elle ne peut être contrée par des réponses strictement ciblées. Elle appelle des réponses elles-mêmes systémiques et diffuses, fondées sur la résilience sociétale, cognitive et institutionnelle, distinctes des logiques traditionnelles de hard power.
Les recherches académiques convergent sur la nature des réponses à apporter au sharp power. Depuis les travaux fondateurs de Christopher Walker et Jessica Ludwig, le sharp power est identifié comme une stratégie de pénétration et de manipulation des environnements, qui appelle des réponses différentes du hard power militaire. Les analyses de l’OTAN sur les menaces hybrides et la guerre cognitive, celles du Hybrid CoE et des institutions européennes montrent que la réponse efficace repose sur une approche whole-of-society, fondée sur la résilience cognitive, l’exposition des manipulations et la mobilisation coordonnée de la société. Les travaux établissent que l’enjeu n’est pas seulement de bloquer ou d’intercepter, mais de réduire l’impact psychologique, politique et normatif des attaques, en restaurant la confiance et la capacité de décision collective.
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La Revue nationale stratégique 2025 inscrit la réponse française aux menaces hybrides dans une trajectoire structurée à l’horizon 2030. À travers l’objectif n°9, en cohérence avec la Loi de programmation militaire, elle met en avant une montée en puissance des capacités de l’État, l’affirmation d’une doctrine interministérielle de lutte contre les stratégies hybrides, le renforcement du renseignement, des capacités cyber et informationnelles, le développement d’outils juridiques et normatifs face au lawfare, la mobilisation des leviers économiques, ainsi qu’une articulation de l’action française avec les approches de l’Union européenne et de l’OTAN. Cette architecture constitue une réponse solide, mais relève essentiellement d’une logique de whole-of-government, centrée sur l’action de l’État et de ses administrations. Si la guerre hybride mobilise une pluralité de leviers, c’est avant tout par sa capacité à produire des effets diffus, cumulatifs et corrosifs sur les sociétés qu’elle appelle une réponse de type Whole of Society, en articulation avec — et non en substitution — des leviers institutionnels relevant du Whole of Government. L’approche Whole of Society ne vise pas à diluer la responsabilité de l’État, mais à organiser l’articulation entre acteurs publics, privés et civiques afin de renforcer la résilience collective face à des menaces qui agissent par diffusion et par usure. Cette approche ne concerne pas uniquement la guerre de l’information, mais l’ensemble des champs de la guerre hybride. Là, où l’approche whole-of-government mobilise prioritairement des instruments étatiques centralisés, l’approche whole-of-society élargit la réponse en intégrant la société comme acteur stratégique à part entière, de la résilience collective. A défaut d’une telle inflexion, la réponse demeure efficace sur le plan institutionnel, mais incomplète face à une conflictualité, dont le centre de gravité s’est déplacé, sans s’y réduire, vers les champs cognitif et sociétal.
Plusieurs pays ont déjà engagé, de manière opérationnelle, des approches relevant du whole-of-society pour répondre aux menaces hybrides. En Finlande, la doctrine de comprehensive security intègre médias, entreprises, collectivités et citoyens dans la préparation face à l’intimidation, avec un investissement central dans la résilience cognitive des populations. Les pays baltes ont développé des mécanismes d’exposition publique des campagnes d’influence et de formation civique à la reconnaissance des manipulations, tandis que la Suède, à travers son modèle de total defence, articule sécurité informationnelle, continuité économique et résilience sociétale. Taïwan a mis en place des dispositifs associant autorités publiques, plateformes et réseaux civiques afin de neutraliser rapidement les effets cognitifs des campagnes hybrides. Comme le rappellent les travaux de l’OTAN, cette logique whole-of-society s’applique à l’ensemble des dimensions de la guerre hybride. Elle repose sur un principe simple : la société n’est plus seulement une cible à protéger, mais un acteur stratégique à part entière.
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Sources :
SGDSN, Revue nationale stratégique 2025, République française, 2024.
Commission européenne, European Economic Security Strategy, 2023.
OCDE, Global Trade and Economic Security, 2023.
RAND Corporation, Truth Decay, 2018.
Walker, C. & Ludwig, J., Sharp Power: Rising Authoritarian Influence, NED, 2017.
National Endowment for Democracy.
European Centre of Excellence for Countering Hybrid Threats (Hybrid CoE), “Hybrid Threats as a phenomenon”, Hybrid CoE.
Le lawfare est l’utilisation stratégique du droit comme outil de conflictualité et de pression politique.
OTAN, NATO’s Approach to Countering Hybrid Threats, 2021. Hybrid CoE, Hybrid Threats – A Strategic Overview, 2019.
Finnish Government, Comprehensive Security Model.
Swedish Ministry of Defence, Total Defence 2021–2025.
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