OPINION. « L’entreprise face au risque géopolitique »
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Marc Guyot et Radu Vranceanu
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Par Marc Guyot et Radu Vranceanu, Professeurs à l’ESSEC
Depuis quelques années, les entreprises redécouvrent l’importance de la géopolitique dans les affaires économiques. Dans le monde d’avant le Covid, la chute vertigineuse du coût du transport et des communications internationales, dans un contexte de libéralisation des échanges de biens et de capitaux avaient apporté au monde une forme d’apaisement à même de nourrir la prospérité de tous. Cette période que d’aucuns ont appelé « la mondialisation heureuse » avait presque complètement gommé l’intérêt des dirigeants des grandes multinationales pour la question géopolitique.
Depuis une dizaine d’années, la situation sur le terrain — et la perception de cette situation — ont profondément changé. Le risque géopolitique est désormais sur toutes les lèvres et dans l’esprit des managers. Le retour de la force dans les relations internationales a pris par surprise les comités de direction des grands groupes. Selon une enquête de l’Institut Géopolitique et Business de l’ESSEC, l’Express et OpinionWay de septembre 2025, plus d’une entreprise sur deux admet une préparation insuffisante au risque géopolitique, malgré le fait que 97 % des entreprises interrogées aient subi les effets de chocs géopolitiques.
Dario Caldara et Matteo Iacoviello, deux chercheurs américains, ont publié en 2022 un article à fort impact, proposant un indicateur de risque géopolitique, basé sur les références à des situations de conflit international faites dans des journaux à forte visibilité. Ces chercheurs définissent le risque géopolitique comme « la menace, la réalisation et l’escalade d’événements défavorables liés aux guerres, au terrorisme, ainsi qu’à toute forme de tensions entre États et acteurs politiques qui affectent le cours pacifique des relations internationales ». De nombreuses études empiriques l’ont utilisé pour mesurer l’impact sur différentes variables économiques essentielles comme la croissance, l’inflation, le prix des actifs, le prix des matières premières, le risque de crédit ou encore le taux de change. En général, les études confirment les hypothèses économiques classiques, du moins concernant l’impact à court terme des chocs géopolitiques.
Des études récentes en économie internationale, dont celle proposée cette année par des économistes du FMI — Gita Gopinath, Pierre-Olivier Gourinchas, Andrea Presbitero et Petia Topalova, ont validé l’hypothèse d’une fragmentation croissante des échanges, et leur réorganisation par blocs de pays à affinité politique commune.
Les grands cabinets de conseil comme McKinsey ou EY-Parthenon se sont également emparés du concept et proposent une typologie des différentes sous-catégories de risque : conséquences directes des conflits internationaux, effets des sanctions, guerres tarifaires et contrôle des ressources, sécurisation des chaînes d’approvisionnement, ou encore cybersécurité et espionnage industriel. Une fois la liste dressée, ils attribuent une probabilité d’apparition pour l’entreprise. Chaque type de risque donne lieu à des recommandations de bon sens qui imposent en général des coûts supplémentaires à l’entreprise comme constituer des stocks, diversifier les approvisionnements ou renforcer la protection informatique.
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Il faut reconnaitre que, de manière générale, les grandes entreprises savent gérer les risques opérationnels, quelle que soit leur nature. En revanche, lorsqu’il s’agit de géopolitique, l’essentiel réside dans la stratégie d’entreprise, elle-même impliquant une vision de long terme de ses dirigeants.
Dans un article publié en 2025 dans la prestigieuse Review of Economics and Statistics les économistes Giodano Mion, Luca Opromolla et Alessandro Sforza ont montré que les entreprises portugaises dont les dirigeants connaissaient bien le contexte angolais ont su tirer parti de l’ouverture de l’Angola au commerce international après la fin de la guerre. Clairement, les entreprises dont les dirigeants sont sensibles aux questions géopolitiques au sens large seront mieux préparées à s’adapter à la nouvelle situation internationale.
Les dirigeants de grandes entreprises en France et en Europe ayant vécu leur jeunesse à l’époque de la guerre froide pourraient avoir acquis de bons réflexes face à une situation internationale tendue. Cette hypothèse semble toutefois contredite par les investissements directs massifs en Russie réalisés par nombre de firmes européennes, y compris après l’invasion de la Crimée en 2014. Il en va de même avec la délocalisation de la production exclusivement en Chine malgré de nombreuses alternatives dans d’autres pays à salaires comparables.
Depuis 1990, le mythe des « dividendes de la paix » et les campagnes de communication habiles de la Chine autour de sa « croissance pacifique » et russe sur le gaz présenté comme une énergie verte, abondante et bon marché -- ont marginalisé l’importance de la géopolitique. Cette marginalisation s’est traduite par l’absence totale d’enseignement de la géopolitique dans les écoles d’ingénieurs et de commerce, créant ainsi une génération de cadres d’entreprise peu compétents en la matière. Comme dans le domaine du nucléaire, où le manque d’ingénieurs expérimentés freine la relance de la filière, les entreprises qui souhaitent renforcer leur vision stratégique face aux risques géopolitiques se heurtent à une pénurie d’experts.
Il en va de même avec l’enseignement des Sciences économiques où il est vital de remettre l’intérêt national stratégique au cœur de l’analyse. À l’origine, la théorie des jeux — outil fondamental de l’analyse économique — de John von Neumann à John Harsanyi et Thomas Schelling — avait comme centre d’intérêt le conflit entre États et notamment les tensions crées par la guerre froide entre les USA et l’URSS. Considérer que les superpuissances poursuivent leur intérêt national par tous les moyens y compris la force est un simple retour à ce qui a été momentanément voilé par l’illusion d’une paix devenue perpétuelle par l’intermédiation de l’ONU.
Comme l’ont souligné de nombreux experts en géopolitique — de John Mearsheimer à Henry Kissinger —, l’ascension de la Chine au rang de superpuissance ne se fera pas sans heurts. Les tensions entre la Chine et les États-Unis vont s’accentuer. Face à ce mouvement tectonique, l’Europe devra trouver sa voie, sur fond de faiblesse économique et militaire structurelle. Former une nouvelle génération à ces concepts devient une ardente nécessité.
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