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Idées & Débats

OPINION. Identité numérique obligatoire en Angleterre : modernisation administrative ou risque de surveillance de masse ?

latribune.fr

Publié le 31 octobre 2025 à 06:00

Identité numérique

Identité numérique

Sanna Liimatainen - Thales

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

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Avec l’instauration d’une identité numérique obligatoire d’ici 2029, le Royaume-Uni ouvre un débat majeur : celui du pouvoir des données et du fragile équilibre entre sécurité, souveraineté et libertés. Par Arnaud Philippon, consultant conseil – Services publics pour un grand groupe de conseil en transformation numérique.

En septembre 2025, le Royaume-Uni a annoncé une mesure historique : l’instauration progressive d’une identité numérique obligatoire pour tous les travailleurs d’ici à 2029. Porté par le Premier ministre Keir Starmer, ce projet marque un tournant pour un pays qui a longtemps été une exception en Europe. Contrairement à la France, à l’Allemagne ou à l’Espagne, il n’imposait aucune pièce d’identité obligatoire à ses citoyens. Cette tradition, héritée d’une méfiance historique envers un État perçu comme intrusif, avait même conduit à l’abandon d’un projet similaire dans les années 2000, sous Tony Blair, en raison de coûts exorbitants et de craintes pour les libertés civiles.

L’identité numérique obligatoire vise surtout à lutter contre l’immigration illégale et le travail non déclaré, tout en simplifiant l’accès aux services publics grâce à une vérification instantanée des droits via smartphone. 

Entre pragmatisme sécuritaire et rupture historique

Plusieurs facteurs expliquent ce revirement. D’abord, la lutte contre l’immigration illégale et le travail non déclaré est devenue une priorité politique absolue. Depuis le Brexit, le Royaume-Uni cherche à renforcer le contrôle de ses frontières et à limiter l’accès au marché du travail pour les personnes en situation irrégulière. L’identité numérique obligatoire est présentée comme un outil clé pour vérifier systématiquement le droit à travailler, rendant ainsi plus difficile l’embauche de personnes sans statut légal. Comme l’a déclaré Keir Starmer lors de l’annonce du projet : « Vous ne pourrez pas travailler au Royaume-Uni si vous n’avez pas de titre d’identité numérique ». [1] Cette mesure s’inscrit dans une stratégie plus large de durcissement des conditions d’accès au marché du travail, alors que le pays fait face à une pression migratoire croissante.

Ensuite, le gouvernement britannique mise sur cette réforme pour moderniser son administration et simplifier l’accès aux services publics. Aujourd’hui, prouver son identité pour louer un logement, ouvrir un compte bancaire ou bénéficier d’aides sociales nécessite souvent de fournir une multitude de justificatifs papier (factures, passeports, contrats). Avec l’identité numérique, ces démarches pourraient être réalisées en quelques clics via une application sécurisée stockée sur smartphone. Le gouvernement promet ainsi un système gratuit, interopérable et sécurisé, s’inspirant des modèles estonien ou indien, où l’identité numérique a permis de réduire la fraude et d’améliorer l’efficacité des services publics. 

Spectre de la surveillance de masse : quand la technologie devient un outil de contrôle

Si l’objectif affiché est de lutter contre la fraude et de moderniser les services publics, le projet britannique soulève des craintes majeures en matière de libertés individuelles dont certains critiques [2] se font l’écho. La première d’entre elles concernerait la présomption de malhonnêteté sur laquelle repose ce dispositif. En rendant l’identité numérique obligatoire pour travailler, l’État britannique part du principe que tout citoyen est un fraudeur potentiel, justifiant ainsi un contrôle systématique. Plutôt que de déployer des moyens exceptionnels pour caractériser une fraude soupçonnée, l’administration déploie ces moyens sans caractérisation et espère trouver des fraudes. Cette logique, si elle peut sembler efficace sur le papier, risque d’instaurer une société de la défiance, où chaque individu doit constamment prouver son innocence.

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Par ailleurs, si la présentation obligatoire d’un certificat numérique unique devient une condition d’embauche, au lieu d’une preuve apportée par divers moyens, il serait possible pour le gouvernement ou ses successeurs d’ajouter progressivement de nouveaux attributs d’identité à ce certificat. Par exemple, afin de lutter contre le travail non déclaré, un maçon pourrait devoir présenter un diplôme spécifique lors de son embauche, tandis que la présentation d’un diplôme dans un autre domaine, tel que la plomberie, pourrait être refusée si l’activité de l’entreprise n’autorise pas cette diversification.

L’Institut Thomas More note [3] que ce système pourrait servir d’outil de traçabilité généralisée, permettant de suivre les parcours professionnels. Ces craintes ne sont pas théoriques : des précédents comme le système Aadhaar en Inde, initialement conçu pour lutter contre la fraude sociale, ont montré comment une identité numérique centralisée pouvait être détournée pour des usages bien plus intrusifs, allant jusqu’à la restriction des droits, c’est ce qu’affirment Human Rights Watch et Amnesty International [4].

Enfin, l’histoire montre que les systèmes d’identité centralisés peuvent être détournés de leur objectif initial. En Chine, le système de crédit social illustre comment une identité numérique peut servir à contrôler les comportements des citoyens, bien au-delà de la simple vérification administrative. Même en Europe, des projets comme le Pass sanitaire ont montré comment des outils présentés comme temporaires et protecteurs pouvaient glisser vers une normalisation de la surveillance. 

La voie française et européenne : une identité numérique volontaire et souveraine

Contrairement au Royaume-Uni, la France et l’Union européenne ont fait le choix d’une approche volontaire, décentralisée et centrée sur la propriété des données par les citoyens. Ce modèle, incarné par des solutions comme FranceConnect ou le portefeuille d’identité numérique eIDASFrance Identité, repose sur trois piliers : la confiance, la souveraineté et le respect des libertés individuelles.

En France, l’identité numérique reste facultative. Les citoyens peuvent choisir d’utiliser des outils comme FranceConnect pour accéder aux services publics en ligne, mais ils ne sont pas contraints de le faire. Cette approche préserve le droit à l’anonymat et évite de créer une société où l’État présume par défaut la malhonnêteté de ses citoyens. Comme le souligne la CNIL, « les systèmes d’identité numérique doivent être conçus pour renforcer l’autonomie des individus et limiter les risques de traçage ou de surveillance indue ». Ce modèle européen vise à renforcer la souveraineté technologique. En développant des infrastructures publiques et en évitant la dépendance aux géants américains (GAFAM) ou chinois, l’Europe et la France cherchent à protéger leurs données et à promouvoir un numérique éthique.

Contrairement aux idées reçues, une identité numérique décentralisée et sécurisée peut donner aux individus un contrôle accru sur leurs données. Par exemple, les wallets numériques prévus par eIDAS permettent aux utilisateurs de décider quelles informations partager, avec qui et pour quelle durée. Ainsi, loin d’être un outil de surveillance, l’identité numérique peut devenir un levier d’émancipation, permettant aux citoyens de maîtriser leur présence en ligne sans dépendre de plateformes privées. 

Vers une souveraineté technologique : un enjeu géopolitique du XXIe siècle

L’identité numérique ne doit pas être un outil de méfiance, mais un levier de confiance. Pour cela, il est essentiel de placer le citoyen au cœur du dispositif, en lui donnant les moyens de maîtriser ses données et en garantissant que ces outils servent l’intérêt général, et non le contrôle étatique, par le volontariat. La France, avec son expertise et son engagement en faveur d’un numérique éthique et sa solution compatible eIDAS France Identité,peut promouvoir un modèle alternatif en développant des infrastructures publiques et interopérables, et en influençant les standards européens et internationaux. La France a une opportunité historique pour promouvoir ce modèle — et affirmer que la technologie est un instrument d’émancipation, pas de domination.

À lire également

  • OPINION. Identité : le numérique au service de la confiance
  • Usurpation d'identité : comment Thales tente de protéger contre les fraudes

Au-delà des débats sur l’obligation ou le volontariat, la question de l’identité numérique pose un enjeu géopolitique majeur : celui de la souveraineté technologique. Aujourd’hui, la plupart des solutions d’identité numérique dans le monde dépendent de plateformes américaines (Microsoft, Google) ou chinoises (Alibaba, Tencent). Pour l’Europe et la France, la maîtrise de ces infrastructures est stratégique, tant pour des raisons de sécurité nationale que de protection des données.

                           ------------------------------------------------------

[1] https://www.gov.uk/government/news/new-digital-id-scheme-to-be-rolled-out-across-uk 

[2] https://lpost.be/2025/09/28/royaume-uni-forte-mobilisation-contre-la-carte-didentite-electronique-qui-sera-obligatoire-dici-2029/

[3] https://institut-thomas-more.org/2025/10/01/la-carte-didentite-numerique-ce-debat-qui-enflamme-le-royaume-uni-et-risque-dembraser-bientot-lue/

[4] https://la-rem.eu/2018/08/aadhaar-lidentification-biometrique-indienne-connait-des-rates/

latribune.fr

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