OPINION. Guerre au Moyen-Orient : « Riyad-Dubaï : “Transaction failed” » (Michel Santi)

Riyad-Dubaï
Unsplash

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Par Michel Santi, économiste (*)
Depuis mai, entreprises et particuliers signalent des paiements saoudiens vers les Émirats retardés, bloqués ou retournés — parfois jusque dans les transferts entre leurs propres comptes. La banque centrale saoudienne invoque des contrôles de conformité « fondés sur le risque ». L’explication serait recevable si les incidents étaient dispersés. Elle l’est beaucoup moins lorsqu’ils frappent un même corridor financier au moment précis où Riyad et Abou Dhabi divergent sur le pétrole, le Yémen et la diplomatie régionale.
C’est pourtant l’inverse qui avait été annoncé. Les frappes américano-israéliennes contre l’Iran, suivies de la riposte de Téhéran contre les monarchies de la péninsule, devaient ressouder le Golfe. Mohammed ben Salmane et Mohammed ben Zayed ont échangé par téléphone. Les sommets d’urgence se sont succédé. Les communiqués ont célébré une sécurité indivisible. La vieille mécanique de l’ennemi commun, celle qui avait contribué à la naissance du Conseil de coopération du Golfe en 1981, semblait fonctionner encore.
Une tranchée ne crée pourtant pas une fraternité. Elle révèle qui apporte les munitions.
Les Émirats ont absorbé une part considérable des attaques iraniennes. Selon les chiffres avancés par Abou Dhabi, leurs défenses, soutenues notamment par les États-Unis et Israël, auraient neutralisé plus de 95 % des projectiles. La solidarité arabe, elle, fut surtout déclarative. En avril, l’ancien responsable émirati Tareq Al Otaiba publiait un texte au titre sans détour : « La promesse creuse de la solidarité arabe ». Sous les missiles, Abou Dhabi découvrait que ses alliés opérationnels se trouvaient plus loin que ses voisins.
Elle s’était déjà ouverte au Yémen, où les protégés de Riyad et d’Abou Dhabi s’affrontaient par factions interposées. Le 28 avril, les Émirats annonçaient ensuite leur retrait de l’OPEP, effectif au 1er mai. La décision répondait à une logique économique : Abou Dhabi refusait de maintenir ses capacités de production sous des quotas jugés trop contraignants. Mais, prise en pleine guerre, elle acquérait la force d’une proclamation. L’allié ne demandait plus une meilleure place autour de la table. Il quittait la table.
Puis vint le Pakistan. Islamabad dut rembourser 3,5 milliards de dollars aux Émirats, au risque de fragiliser ses réserves. Rien ne prouve que cette décision ait sanctionné sa médiation avec Téhéran. Mais quelques jours plus tard, Riyad accordait trois milliards de dollars supplémentaires au Pakistan. Abou Dhabi retirait un levier ; Riyad le remplaçait. La rivalité devenait lisible dans l’enchaînement même des gestes.
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C’est en mai que les virements ont commencé à rebondir.
Aucune instruction publique. Aucun embargo. Aucune reconnaissance officielle. Mais l’arme financière moderne n’a pas besoin d’être déclarée. Elle agit à travers les procédures de connaissance du client, les alertes algorithmiques, les contrôles renforcés et les délais que personne ne revendique. Elle dissout la décision politique dans une succession de gestes administratifs. La coercition n’est pas proclamée : elle est administrée.
On ne peut, à ce stade, démontrer l’existence d’un ordre central donné aux banques saoudiennes. Mais on peut constater le résultat. Les paiements ralentissent. Les entreprises cherchent des circuits de contournement. Les intermédiaires se multiplient. Le coût du risque augmente.
C’est le point essentiel : qu’elle procède d’une stratégie coordonnée ou d’une prudence bancaire soudain devenue asymétrique, la mécanique produit déjà les effets d’une sanction.
On objectera que les deux monnaies sont arrimées au dollar et qu’un arbitre existe, en dernière instance, à Washington. Mais un blocus officiellement déclaré attirerait immédiatement l’attention des banques correspondantes en dollars et, au-delà d’un certain seuil, celle du Trésor américain. Une accumulation de décisions prudentielles isolées demeure, elle, beaucoup plus difficile à attribuer. Le précédent qatari a d’ailleurs montré que le gendarme américain pouvait tolérer pendant des années les conflits entre ses propres alliés.
La régulation conçue pour sécuriser les paiements devient alors le masque idéal de la coercition.
L’enjeu est considérable. Le commerce non pétrolier entre l’Arabie saoudite et les Émirats atteignait 41,3 milliards de dollars en 2024. Deux économies centrales. Deux monnaies liées au dollar. Deux places financières reposant, en dernière instance, sur la même matière première : la confiance.
Or la confiance se dégrade dès qu’une entreprise découvre que son argent peut être immobilisé sans règle lisible, sans calendrier précis et sans recours rapide. Elle change alors de banque, réachemine ses flux par Bahreïn, ajoute des intermédiaires ou recourt à d’autres plateformes de paiement. Le virement finit parfois par arriver. Le doute, lui, reste.
Cette bataille touche au cœur de la rivalité entre les deux modèles.
Riyad favorise, pour nombre de contrats publics, les entreprises disposant d’un siège régional dans le royaume. Dubaï défend l’architecture inverse : ouverture, fluidité, fiscalité légère, circulation rapide des capitaux. Entraver le corridor financier vers les Émirats revient donc à rappeler aux entreprises qu’un accès privilégié au premier marché arabe peut dépendre de leur ancrage en Arabie saoudite.
Mais l’arme est à double tranchant.
Un royaume qui promet aux investisseurs stabilité, prévisibilité et sécurité juridique ne peut laisser s’installer l’idée que ses infrastructures financières servent à prolonger une querelle politique. Les entreprises ne choisiront pas nécessairement Riyad contre Dubaï. Elles multiplieront les banques correspondantes, renforceront leurs garanties et factureront plus cher le risque du Golfe.
La reprise de la guerre contre l’Iran, après l’effondrement de la trêve, n’a donc pas supprimé la fracture du Golfe. Elle l’avait seulement recouverte. Pire : cette cassure désormais visible travaille pour Téhéran.
Un demi-siècle après Salamine, les vainqueurs de la Perse se faisaient la guerre entre eux. Le Golfe rejoue aujourd’hui cette mécanique avec une différence cruelle : l’ennemi commun n’est même pas défait. L’Iran n’a pas besoin de vaincre séparément ses adversaires. Il lui suffit qu’ils cessent de se faire confiance.
Voilà ce que raconte un paiement refusé entre Riyad et Dubaï : non pas une simple avarie bancaire, mais le passage d’une rivalité tacite à une hostilité opérante.
Pas de chars à la frontière. Pas de sanctions. Pas même un communiqué.
Un écran. Un délai. Deux mots en anglais.
Dans les guerres anciennes, le premier coup de canon révélait le conflit.
Dans celles qui viennent, ce sera peut-être un virement qui ne passe pas.
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(*) Michel Santi est macro-économiste, spécialiste des marchés financiers et des banques centrales, écrivain. Il publie aux Editions Favre « Une jeunesse levantine », Préface de Gilles Kepel. Son fil Twitter.