OPINION. « La bataille d’Ormuz et l’Union européenne »
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Nicolas-Jean Brehon
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Par Nicolas-Jean Brehon, conseiller honoraire au Sénat, auteur d’une étude sur les opérations militaires de l’UE, fondation Schuman, mars 2026
Le président américain cherche une coopération internationale pour sécuriser le détroit d’Ormuz sous la menace de tirs iraniens. Le 19 mars, six pays se déclaraient prêts à « contribuer aux efforts » pour y participer ; le 21, ils sont vingt-deux dont treize de l’Union européenne (UE). Jusqu’à présent, les réponses sont nationales. Plusieurs Etats ont des compétences à faire valoir et des intérêts à défendre.
Quand ? Le président Macron fut le premier à évoquer une coalition militaire pour débloquer le détroit mais en ajoutant « lorsque les conditions de sécurité seront réunies ». En attendant un cessez- le feu ? Mais que vaut la proposition française dans ces conditions ? Klaxonner mais arriver avec ses camions quand le feu est éteint ? La solution la plus radicale serait de s’attaquer aux donneurs d’ordre et aux exécutants, à savoir les mollahs et les gardiens de la Révolution. C’est l’objet de la guerre menée par les Etats Unis et Israël. Le doute subsiste sur la situation des forces iraniennes. La persistance des tirs est évidemment troublante mais même le forcené encerclé par le GIGN vide ses dernières cartouches de Kalachnikov. Pour le général (CR) Jean Claude Allard de l’IRIS, les pays d’une éventuelle coalition « attendront que les États-Unis et Israël aient fait le travail d'anéantissement des capacités d'attaque iranienne. L'opération a débuté et le pic sera mi-avril ». Donc, rien avant mai et en tout cas loin des 48h du président Trump !
Pour quoi faire ? La coalition porterait sur la protection des navires marchands contre des attaques d’embarcations suicides, de drones aériens ou aquatiques. C’est la demande américaine et c’est également l’offre de services des pays de l’UE. L’Europe n’est pas un nain militaire. La France ne s’est jamais laissée déclasser. Certes, les marines européennes ne peuvent rivaliser avec l’us Navy, mais elles sont diversifiées et peuvent assurément contribuer à des missions d’escorte. D’ailleurs elles l’ont déjà fait. Même si la lutte contre les tirs actuels suppose une technologie et un entraînement de premier plan qui n’est peut-être pas le cas de toutes. Certaines marines européennes ont aussi des spécialités utiles dans les circonstances présentes. L’Iran laisse passer quelques bateaux (sous pavillon chinois, indien ou turc) ce qui peut rassurer mais sur des couloirs de navigation inhabituels, ce qui interroge. Le risque de mines immergées ne peut être exclu. Or quelques pays ont une vraie compétence dans le déminage. Hasard des livraisons, la marine belgo néerlandaise dispose même des chasseurs de mines de dernière génération les plus modernes du monde! Le deuxième bateau a été livré en février 2026. Un troisième, toujours issu des chantiers de Concarneau, termine ses essais et sera livré prochainement. Ainsi malgré l’invincible armada américaine, les Emirats, l’Arabie saoudite et Oman ont déjà approché la Belgique et les Pays-Bas! « Bruxelles et Concarneau à la rescousse de l’armada américaine, l’affaire est plutôt cocasse » (Slate, 19 mars).
Les Etats de l’UE ont aussi des intérêts à défendre. La menace d’un « very bad future » pour l’OTAN est persuasive. Mais beaucoup d’Etats ont aussi des intérêts dans la région notamment en matière d’armements. L’Allemagne est encore peu présente dans la région, mais Berlin a acté le « Zeitenwende », le changement d’époque, et a décidé de compter parmi les géants de l’armement. Déjà, les chantiers civils sont transformés en chantiers militaires (mer et marine 14 janvier 2026). Une participation allemande à une coalition militaire encore inimaginable il y a quelques années pour des raisons politiques et institutionnelles devient non seulement possible mais souhaitable. La position de la France est différente. La percée des armements français dans la région est connue (l’Arabie saoudite a plus de canons Caesar que l’armée française par exemple), mais l’intérêt de Paris va bien au-delà. Car la France est liée aux Etats du Golfe par une série d’accord militaires : des accords de coopération (armements, exercices, renseignement…) avec Oman (1989) l’Arabie Saoudite (2006), le Koweit (2009) et Barhein (2026), ainsi qu’un accord de défense avec les Emirats arabes unis (2009). L’accord contient une clause de sécurité par laquelle la France s'engage à participer à la défense des Emirats pour « dissuader ou repousser toute agression » d’un autre Etat. La France perdrait toute crédibilité si elle ne s’engageait pas. Surtout dans le cadre d’une grande coalition navale.
Il ne s’agit encore que de réponses nationales. L’initiative navale est pourtant un défi pour l’UE.
Les Etats ont les compétences techniques mais l’UE a la compétence juridique de les fédérer. Le cadre est celui de la facilité européenne pour la paix (FEP). La FEP est un dispositif collectif permettant aux Etats membres de mener des actions « au titre de la politique étrangère et de sécurité commune (PESC) afin de renforcer la sécurité internationale ». La FEP a été créée en 2021 par une décision du Conseil (les ministres des Etats). Il s’agissait alors de répondre à l’évolution du contexte sécuritaire en Afrique, y compris en fournissant des armes létales aux pays demandeurs. La guerre en Ukraine a réorienté les missions. La FEP a été utilisée pour engager des opérations militaires européennes et financer des mesures d’assistance. Il s’agit toujours de décisions des Etats. La Commission est pratiquement exclue du processus. Les difficultés liées à l’unanimité, en vigueur dans la PESC, ont été contournées par la règle de « l’abstention constructive » qui permet à un Etat de s’abstenir sans empêcher les autres d’avancer. Le mécanisme pourrait s’avérer utile avec une possible réticence de l’Espagne, trop maltraitée par le président américain. La FEP organise aussi un financement commun même si l’Etat ne participe pas aux opérations. Aucun obstacle juridique ne s’oppose donc à une intervention européenne dans le Golfe arabo persique. L’UE peut le faire et même l’UE l’a déjà fait ! En 2024, le Conseil a décidé une opération navale de protection des navires en mer rouge en réponse aux attaques des Houthis du Yémen contre les navires de commerce (opération EUNAVfor Aspides). Une opération modeste (trois bateaux) mais pour la première fois, une frégate française a fait l’objet à cette occasion d’une attaque de drones. L’opération est toujours en cours. Le Golfe est même dans la zone d’action d’Apsides. L’UE a la légitimité et l’expérience pour agir à nouveau.
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Elle a aussi des intérêts à faire valoir. L’onde de choc de la guerre affecte l’économie mondiale et européenne en particulier. Dans une logique de deal que le président Trump ne pourrait désavouer pourquoi l’UE ne profiterait-elle pas de cette alliance pour négocier quelque chose : une action américaine en Ukraine, une baisse des droits de douane ? Mais le principal argument est géopolitique. Année après année, l’Europe s’est retirée du Moyen Orient. Il n’y a pas d’exemple plus criant du déclassement européen. Il ne s’agit pas de revenir, il s’agit simplement de ne pas être effacé. L’Europe, parenthèse historique ? Le verrou d’Ormuz est une occasion de rappeler que l’Europe compte encore. La participation à une coalition navale est une mission défensive de soutien aux pays du Golfe bien plus qu’une alliance avec les Etats Unis. Sinon, tant de discours sur « l’Europe puissance », pour quoi faire ?
Les citoyens attendent et espèrent. Quelque chose ou quelqu’un. L’Europe, quel numéro de téléphone ? raillait jadis Kissinger. Le problème est qu’il n’y a ni numéro ni abonné. Il manque une figure d’autorité à la hauteur des défis du siècle et il y a trop de discours vains. Mais l’UE est dans un dilemme sinon dans une impasse. Un leader national – a fortiori français ou allemand - susciterait des réserves et il n’y a pas de leader international. En choisissant un président du Conseil par trop effacé, le portugais Antonio Costa, surtout par comparaison à une présidente de commission hyper active, les Etats se sont privés de toute influence internationale. Les circonstances pourraient permettre cette émergence mais la marche est haute. N’est pas Clemenceau ou Churchill qui veut. Surtout quand personne ne le veut. Il y a dans l’histoire du monde des changements majeurs tous les 120/150 ans. Si l’Europe ne voit pas qu’il est temps de changer, c’est à désespérer. La bataille d’Ormuz n’est pas seulement militaire. C’est aussi pour l’UE, une bataille existentielle.
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