OPINION. « Vérification de l’âge en ligne : vers un marché de l’identité numérique ? »
latribune.fr

Pierre-Emmanuel Arduin
DR
latribune.fr

Pierre-Emmanuel Arduin
DR
Par Pierre-Emmanuel Arduin, maître de conférences en informatique à l'université Paris-Dauphine - PSL et membre du laboratoire CNRS Dauphine recherches en management (DRM) (*)
Le 31 mars, une discussion en séance publique est prévue au Sénat sur la proposition de loi visant à « protéger les mineurs des risques auxquels les expose l’utilisation des réseaux sociaux ». Plusieurs gouvernements dans le monde légifèrent pour protéger l’exposition des enfants aux contenus nocifs en ligne. Enfin. Mais les solutions envisagées n’ouvrent-elles pas définitivement la porte à une forme de surveillance généralisée ?
Personne ne s’offusque de devoir justifier de son âge pour acheter de l’alcool, voir un film pour public averti, ou sortir. Et s’il fallait bientôt montrer patte blanche pour acheter du pain, entrer au musée, ou discuter dans la rue ? Les régulations examinées de par le monde visent à répliquer les mécanismes de contrôle d’âge physiques au monde virtuel. Accéder à ses mails ou ses réseaux sociaux ? Identité. Faire une recherche internet ? Identité. Utiliser une IA ? Identité.
À partir du 1er septembre 2026, en France, il faudra prouver son âge en ligne pour pouvoir se connecter à un nouveau compte de réseau social et l’ensemble des comptes, y compris déjà ouverts, sera concerné à partir du 1er janvier 2027. L’Assemblée nationale a accepté en procédure accélérée le 26 janvier 2026 cette proposition de loi. En effet, malgré quelques bonnes intentions en termes d’enseignement et de régulation des publicités, cette proposition ne précise pas les modalités techniques de vérification de l’âge, qui implique pourtant une collecte massive de données personnelles.
Dans une lettre ouverte du 9 mars 2026, 438 scientifiques de 32 pays s’inquiètent que les solutions techniques envisagées par les gouvernements ne soient davantage liberticides pour les citoyennes et citoyens du monde, que protectrices pour leurs enfants. En Australie, depuis l’interdiction d’accéder aux réseaux sociaux pour les moins de 16 ans en décembre 2025, les jeunes se sont déplacés vers des plateformes émergentes et moins connues. Ils sont également et surtout passés d’un simple « je mens sur mon âge » à l’usurpation de l’identité d’un adulte ou à des contournements plus sophistiqués avec des VPN.
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

Concrètement, la vérification de l’âge peut par exemple se faire par des modules tiers (« confirmez votre âge via notre prestataire agréé »), par une estimation faciale non stockée (« filmez votre visage »), ou par une carte bancaire sans paiement. Pourtant, avec la Déclaration universelle des droits de l'homme, le droit à la vie privée est reconnu depuis 1948 comme un droit fondamental. L’avènement de l’informatique a progressivement transformé cette vie privée en données dématérialisées stockées en masse, captées et traitées par des gouvernements puis des entreprises privées.
Les vérifications d’âge en ligne ne protègent pas contre les cyberattaques et sont techniquement très simples à contourner. Il convient de demander à nos gouvernements de mieux préparer l’avenir de la protection de nos vies privées, ou alors de nous préparer à souvent prouver notre identité en ligne.
_______
(*) Pierre-Emmanuel Arduin est maître de conférences habilité à diriger des recherches à l'Université Paris-Dauphine - PSL. Il a étudié la psychologie, l'informatique, le management et maintenant ses recherches se focalisent sur le management des connaissances, les menaces intérieures pour la sécurité des systèmes d'information, ainsi que les impacts sociaux et environnementaux des systèmes d'information.
latribune.fr