OPINION. « Réguler et accompagner : un impératif pour une intelligence artificielle respectueuse des droits des citoyens »
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Marie-Laure Denis et Bruno Sportisse
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Par Marie-Laure Denis, Présidente de la CNIL et Bruno Sportisse, Président-directeur général d’Inria (*)
Aujourd’hui elle est partout : dans nos téléphones portables pour choisir les meilleures photos et les retoucher, pour filtrer nos appels ou les retranscrire, dans toutes nos applications mobiles pour nous fournir des suggestions ou automatiser certaines tâches et bien sûr dans les agents conversationnels (chatbots), ces fameux « IA-compagnons » qui donnent l’impression d’avoir réponse à tout et que nous chargeons de prérédiger nos textes.
L’essor de l’IA générative a permis à ces interfaces « boîtes à questions » de devenir, aux yeux des utilisateurs, des camarades sur qui copier, des collègues sur qui s’appuyer, des relecteurs (de code, de lettres de motivation, de traductions), mais aussi des muses, des coaches de vies voire des confidents. À la fois utiles dans les sphères personnelle et professionnelle, les chatbots ont vu leur usage exploser et l’IA générative apparaît dans nombre de services offrant des interfaces de dialogues, se retrouvant ainsi tout en haut de nos listes de contacts et toujours bien plus réactive que n’importe quel d’entre eux.
Si les usages personnels sont déjà nombreux, c’est dans la sphère professionnelle que les attentes sont les plus fortes : promesse de gains significatifs de productivité, opportunité de croissance économique considérable, accélération des progrès technologiques dans certains secteurs (santé, agriculture, recherche scientifique dans tous les domaines…). De fait, nous déléguons déjà aux systèmes d’intelligence artificielle, et dans une moindre mesure aux humains qui les entraînent, les tâches les plus facilement automatisables et les plus fastidieuses.
Mais l’apport le plus important de l’intelligence artificielle est sans doute sa capacité à abaisser les barrières à l’entrée, et dans certains cas à adoucir les courbes d’apprentissage. Elle ouvre ainsi de nouvelles voies à des non-initiés. Il n’a jamais été aussi simple de coder sa première application, de rédiger dans une langue que nous ne maitrisons pas, voire de discuter -- presque en temps réel -- avec des personnes dont nous ignorons même la langue. Les chatbots font presque disparaitre le « syndrome de la feuille blanche ». Ils nous donnent le sentiment confortable d’être plus maître d’ouvrage que maître d’œuvre, l’enjeu étant que chacun d’entre nous ait la discipline de procéder à une évaluation rigoureuse des résultats.
Ces nouveaux usages, professionnels comme privés, occasionnent également une collecte de données très variées allant du plus bénin au plus confidentiel, du plus anecdotique au plus personnel. Certains n’hésitent pas à partager avec les chatbots les enjeux les plus existentiels, leurs problèmes du quotidien ainsi que des questions de santé ou très personnelles. Jamais auparavant, un service n’avait été en mesure de collecter directement auprès des individus des informations textuelles aussi variées, aussi intimes, aussi fréquentes et détaillées.
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Ainsi, concomitamment avec le foisonnement de nouvelles opportunités, l’explosion des usages de l’IA fait aussi émerger de nouveaux risques dont les médias se font quotidiennement l’écho : biais algorithmiques, violations de la vie privée, désinformation, manipulations… Les risques d’atteinte aux droits des citoyens ou au bon fonctionnement de nos démocraties sont d’autant plus critiques que la compétition entre les acteurs, voire entre les Etats, pousse à accélérer les déploiements et à réduire les phases de tests. Opérateur public, site de commerce en ligne ou réseau social, aucun acteur ne veut aujourd’hui manquer la vague de l’IA. Mais, de ce fait, aucun non plus ne peut être à l’abri des risques.
Dans ce contexte, il faut que nous conservions collectivement la lucidité de trouver un juste équilibre entre le potentiel de développement de l’IA et les risques qu’elle peut comporter pour les droits fondamentaux des citoyens, ainsi que pour les organisations publiques et privées.
Consciente de ces enjeux, l'Europe a pris les devants dès 2024 avec le règlement sur l’intelligence artificielle, texte pionnier dans le monde. L’Europe construit pas à pas un cadre exigeant, mais équilibré : classification des systèmes par niveaux de risques et obligations strictes de transparence et de traçabilité pour les systèmes à haut risque, comme ceux utilisés dans les ressources humaines, l’octroi de crédit, la santé ou la justice.
L’objectif est clair : permettre l’innovation tout en donnant aux entreprises comme aux acteurs publics un cadre stable et éthique de nature à protéger les droits fondamentaux des citoyens. L'IA n'étant plus une promesse mais une réalité, la question est de savoir comment l'adopter mais sans perdre le contrôle de nos valeurs, de notre souveraineté et de notre avenir collectif. Il s'agit là d'un impératif démocratique (1)-.
Ce changement d'échelle des enjeux impose de rapprocher toujours davantage politiques publiques et monde de la recherche et de l’innovation, car construire une politique publique dans le numérique ne peut se faire qu’en étant au contact du front -mouvant - de la science et des technologies.
La cadence s’accélère et le délai entre la découverte d’une innovation technologique et son utilisation par des centaines de millions de personnes s’est considérablement réduit. La recherche, l’innovation et la régulation ne doivent plus être vues comme des étapes différentes mais comme trois prismes d’une même réalité, le numérique, à considérer dans leur ensemble.
Permettre et accompagner les développements et les déploiements d'algorithmes qui respectent nos normes et nos valeurs sont devenus des enjeux scientifiques et technologiques majeurs, surtout face à des systèmes aussi complexes et évolutifs que les derniers modèles de langage ou les cohortes d’agents. Il est temps de dépasser les anecdotes alarmistes, les légendes urbaines ou les discours rassurants des fabricants : il nous faut désormais des outils aussi puissants que ces systèmes pour les évaluer, les contrôler et s’assurer de leur mise en conformité si nécessaire.
De nombreuses équipes de recherche, que ce soit dans les universités, chez Inria ou au CNRS, parfois dans des entreprises, développent déjà des méthodes et des outils pour déployer les IA, les auditer et faciliter leur mise en conformité aux règles (RGPD et RIA), combinant expertise technique, juridique et éthique dans des domaines très variés d'applications. La collaboration de nos équipes permettra de faciliter l’évaluation des systèmes d’IA, de concevoir des IA qui apprennent des concepts sans mémoriser trop de données, d’évaluer les gains apportés par de nouveaux modèles, et encouragera l’intégration de technologies protectrices de la vie privée.
Conscientes des nouveaux enjeux, et pour franchir une nouvelle étape, la CNIL et Inria ont signé un nouvel accord de partenariat, dans le prolongement d’une collaboration historique, notamment sur les questions de respect de la vie privée, et en cohérence avec la stratégie nationale pour l’IA dont la France s’est dotée en 2018. Face aux nouveaux défis pour concilier innovation et protection, nous réaffirmons ensemble notre engagement : contribuer à ce que la science soit au service d’une intelligence artificielle sûre, responsable et respectueuse des droits des citoyens.
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(1) Paroles prononcées par le Sénateur de l’Aube, Vanina Paoli-Gagin, à la conférence intitulée « Aligning AI: Turning a Democratic Imperative into a Strategic Opportunity for Europe », au Sénat, le 27/10/2025.
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(*) Président-directeur général d'Inria depuis 2018, Bruno Sportisse est diplômé de l’École polytechnique et de l’École nationale des ponts et chaussées, ingénieur général du Corps des Ponts et Chaussées. Il est également docteur en mathématiques appliquées et titulaire d’une habilitation à diriger des recherches.
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