OPINION. « Chine-Golfe : d’une relation pragmatique à une relation stratégique vitale »
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Sébastien Boussois
Jan Brouckaert
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Sébastien Boussois
Jan Brouckaert
Par Sébastien Boussois, docteur en sciences politiques (*)
Le 28 février 2026 a probablement marqué un tournant historique pour les monarchies du Golfe. En déclenchant avec Israël une guerre de grande ampleur contre l’Iran, Donald Trump a brutalement remis en cause tout l’équilibre sécuritaire sur lequel reposait la région depuis des décennies.
Pendant longtemps, les monarchies du Golfe avaient vécu avec la conviction que leur survie stratégique était garantie par les États-Unis. Bases militaires américaines au Qatar, au Bahreïn, au Koweït ou aux Émirats arabes unis, accords de coopération sécuritaire, ventes d’armes massives, présence navale permanente dans le Golfe : tout reposait sur cette certitude qu’en cas de menace majeure, Washington interviendrait immédiatement pour protéger ses alliés.
Ce bouclier américain représentait bien davantage qu’une alliance militaire. Il constituait une véritable assurance vie géopolitique pour des régimes entourés d’instabilités régionales et de tensions permanentes avec l’Iran. Mais la guerre déclenchée le 28 février a révélé une réalité beaucoup plus inquiétante pour Riyad, Doha, Abou Dhabi ou Manama : les monarchies du Golfe pouvaient désormais devenir des cibles directes des conséquences d’une stratégie américaine qu’elles ne maîtrisent plus totalement. Les frappes iraniennes et les tensions autour du détroit d’Ormuz ont fait entrer la région dans une nouvelle ère d’incertitude.
C’est dans ce contexte de doute stratégique qu’il faut comprendre la montée en puissance de la Chine dans les économies du Golfe. La visite récente de Donald Trump à Pékin a montré à quel point la Chine était devenue incontournable pour la région. Car Pékin n’apparaît plus seulement comme un partenaire commercial ou énergétique mais elle devient progressivement un acteur central de la stabilité future des monarchies, au moment même où l’ordre sécuritaire construit autour des États-Unis montre ses limites.
Les relations entre la Chine et les monarchies du Golfe ont d’abord reposé sur une réalité assez évidente : l’énergie. L’explosion industrielle chinoise des années 1990 et 2000 a créé un besoin colossal en hydrocarbures. Les pays du Golfe ont alors trouvé en Pékin un client gigantesque, stable et politiquement peu intrusif.
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Très rapidement, la Chine est devenue l’un des principaux importateurs du pétrole saoudien, qatari, émirati ou koweïtien. Aujourd’hui encore, une part essentielle des exportations énergétiques du Golfe est destinée au marché chinois. Cette dépendance est devenue mutuelle : la Chine a besoin du Golfe pour sécuriser son approvisionnement énergétique, tandis que les monarchies ont besoin de la demande chinoise pour maintenir leurs revenus et financer leur diversification économique.
Pékin a surtout proposé une approche radicalement différente de celle des puissances occidentales. La Chine privilégie avant tout la stabilité, la souveraineté et la continuité des relations d’État à État, sans chercher à intervenir directement dans les équilibres politiques internes de ses partenaires. Cette approche pragmatique et moins idéologique a profondément séduit les dirigeants du Golfe, qui y voient une relation davantage fondée sur les intérêts stratégiques mutuels et la prévisibilité à long terme.
Pékin a offert autre chose : des investissements, des infrastructures, des partenariats technologiques et une vision de long terme fondée sur la stabilité et la souveraineté. Les projets liés aux nouvelles routes de la soie ont accéléré cette dynamique. Ports, zones logistiques, réseaux numériques, intelligence artificielle, surveillance urbaine, énergies renouvelables : les entreprises chinoises se sont progressivement imposées dans des secteurs devenus stratégiques pour Riyad, Doha ou Abou Dhabi.
Ce rapprochement sino-golfien traduit aussi une transformation psychologique majeure. Les monarchies du Golfe savent depuis longtemps que le centre de gravité du monde se déplaçait vers l’Asie. La croissance mondiale, les flux commerciaux, l’innovation industrielle et désormais une partie de la puissance financière ne se concentrent plus exclusivement autour de l’Atlantique.
Les dirigeants du Golfe regardent désormais autant vers Pékin, New Delhi ou Singapour que vers Paris, Londres ou Washington. Cette évolution est particulièrement visible dans les stratégies de diversification économique portées par l’Arabie saoudite avec Vision 2030, mais aussi aux Émirats arabes unis ou au Qatar.
Dans cette nouvelle architecture mondiale, la Chine de Jiping apparaît comme un partenaire plus prévisible et fidèle que des États-Unis devenus parfois erratiques. Les guerres au Moyen-Orient, les hésitations américaines, les fluctuations stratégiques entre administrations républicaines et démocrates, mais aussi le désengagement progressif de Washington ont profondément marqué les capitales du Golfe.
Le traumatisme est désormais total depuis le conflit du printemps 2026. Les monarchies ont découvert que les bases américaines présentes sur leur territoire pouvaient aussi devenir des facteurs d’exposition. Elles ont compris que la confrontation entre Washington, Israël et Téhéran pouvait entraîner toute la région dans une logique de guerre durable aux conséquences économiques, énergétiques et sécuritaires gigantesques.
La Chine, elle, avance différemment. Pékin ne promet pas officiellement de défendre militairement les monarchies. Mais la puissance chinoise agit autrement : par l’économie, les dépendances industrielles, les infrastructures critiques, les technologies et la diplomatie. D’où son intérêt majeur à faire réouvrir le détroit d’Ormuz malgré sa proximité stratégique avec Téhéran dont elle tire le gros de ses hydrocarbures vitales à son expansion économique. Le rapprochement entre l’Arabie saoudite et l’Iran sous médiation chinoise en 2023 avait déjà constitué un signal majeur. Pour la première fois, Pékin démontrait qu’il ne voulait plus seulement acheter le pétrole du Golfe, mais aussi participer à l’organisation politique de la région.
Le grand basculement est déjà en marche. Pendant longtemps, les monarchies du Golfe ont séparé l’économie et la sécurité : la Chine pour le commerce, les États-Unis pour la défense. Cette frontière devient de plus en plus floue désormais. À mesure que les intérêts chinois deviennent vitaux dans la région, Pékin pourrait difficilement rester éternellement en retrait des enjeux sécuritaires. La protection des routes maritimes, des infrastructures énergétiques, des ports ou des réseaux numériques deviendra progressivement une question stratégique pour la Chine elle-même.
Les monarchies du Golfe le savent parfaitement. C’est pourquoi elles multiplient aujourd’hui les partenariats avec Pékin dans les domaines technologiques, sécuritaires et industriels. Les coopérations autour de la cybersécurité, de la surveillance, des satellites, de l’intelligence artificielle ou des télécommunications ne cessent de progresser. Cette évolution ne signifie pas encore la fin de l’influence américaine. Les bases militaires américaines restent essentielles dans la région. Mais elle traduit une réalité nouvelle : le Golfe prépare déjà un monde plus multipolaire.
Dans ce futur en gestation, la Chine pourrait devenir bien davantage qu’un simple client énergétique. Elle pourrait apparaître comme le partenaire indispensable de la stabilité économique des monarchies, mais aussi, progressivement, comme l’un des garants indirects de leur sécurité. Car au fond, les dirigeants du Golfe ont intégré une idée simple : au XXIe siècle, la sécurité ne dépend plus uniquement des porte-avions et des bases militaires. Elle dépend aussi des chaînes d’approvisionnement, des infrastructures numériques, des flux commerciaux, des données, de l’intelligence artificielle et de la capacité à rester connecté au cœur du nouvel ordre mondial. D’ailleurs déterminés à affirmer leur souveraineté plus que jamais dans les années à venir , des responsables qataris envisageraient déjà d'acheter le dernier système chinois antidrones. L'objectif est de protéger le pays , notamment des Shahed iraniens mais de futures potentielles autres menaces. On le voit bien: dans ce nouvel ordre, la Chine occupe déjà une place centrale voire la première.
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(*) Docteur en sciences politiques, chercheur monde arabe géopolitique relations internationales, directeur de l’Institut Géopolitique Européen (IGE), associé au CNAM Paris (Équipe Sécurité Défense), à l’Observatoire Géostratégique de Genève (Suisse). Consultant médias et chroniqueur.
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