OPINION. « La dissuasion française, pivot d’un nouveau contrat stratégique européen »
latribune.fr

Véronique Chabourine
DR
latribune.fr

Véronique Chabourine
DR
Par Véronique Chabourine, Analyste stratégique
Le 2 mars, sur la base de l’Île Longue, Emmanuel Macron a présenté plusieurs évolutions de la dissuasion nucléaire française. Il a évoqué une évolution vers une « dissuasion avancée » et un renforcement du dialogue stratégique avec les partenaires européens. La France entend toutefois maintenir un contrôle strictement national de sa dissuasion : les armes, la chaîne de commandement et la décision d’emploi resteraient exclusivement françaises. Plusieurs partenaires européens pourraient néanmoins être associés plus étroitement à l’environnement stratégique de cette dissuasion, notamment à travers des consultations stratégiques et des exercices militaires. Cette logique rappelle, sous une forme différente, le principe de nuclear sharing de l’OTAN, dans lequel des États européens participent à la posture de dissuasion américaine sans en contrôler l’emploi. Elle se rapproche également du concept de dissuasion étendue (extended deterrence), par lequel un État nucléaire contribue à la sécurité d’alliés non nucléaires. Dans ce contexte marqué par la guerre en Ukraine et le réinvestissement militaire de nombreux États européens, la dissuasion française pourrait progressivement acquérir une dimension européenne plus structurante.
Dans les rapports de puissance contemporains, l’influence d’un État dépend moins de ses seules capacités militaires que de sa capacité à organiser une architecture de puissance combinant alliances, institutions et maîtrise de flux stratégiques. Selon l’indice Elcano Global Presence, l’Union européenne dispose d’une présence internationale comparable à celle des États-Unis. Mais la projection militaire américaine y reste nettement supérieure — environ 150 points contre moins de 100 pour l’Union européenne. Cette situation tient aussi à la fragmentation des capacités militaires européennes : l’Europe exploite aujourd’hui plus de 170 systèmes d’armes différents, contre une trentaine aux États-Unis. Selon le SIPRI, la Russie et les États-Unis disposent de plusieurs milliers d’ogives nucléaires — environ 5 900 et 5 200 — tandis que la France en possède environ 290. Plusieurs évolutions du discours de l’Île Longue s’inscrivent dans cette logique d’architecture de puissance. La première tient au retour assumé d’une forme d’ambiguïté stratégique. En indiquant que la France ne rendrait plus public le nombre exact de têtes nucléaires composant son arsenal, Emmanuel Macron réintroduit un élément d’incertitude qui renforce l’effet dissuasif. La deuxième évolution tient à l’européanisation progressive de l’environnement stratégique de la dissuasion française. Troisièmement, le concept de « dissuasion avancée » introduit une dimension géographique nouvelle en projetant la posture de dissuasion au-delà du territoire national. La possibilité de déployer temporairement des avions Rafale capables d’emporter l’arme nucléaire sur des bases alliées permettrait d’en renforcer la crédibilité et la portée stratégique. Une quatrième évolution concerne l’intégration croissante des capacités conventionnelles dans le système global de dissuasion. Le dispositif envisagé repose non seulement sur l’arme nucléaire, mais aussi sur des capacités conventionnelles complémentaires : défense aérienne, renseignement et capacités de frappe à longue portée.
La crédibilité d’une dissuasion ne repose pas uniquement sur l’arme nucléaire elle-même. Elle dépend aussi de la capacité à maîtriser les différents niveaux d’escalade d’un conflit. Le stratège Herman Kahn, puis la doctrine de l’OTAN, ont décrit cette logique sous le concept d’escalation dominance : la capacité de conserver l’avantage stratégique à chaque niveau d’escalade, du conventionnel au nucléaire. Dans la plupart des crises contemporaines, les situations restent en dessous du seuil nucléaire, ce qui exige des capacités conventionnelles robustes. Plusieurs analyses stratégiques, notamment celles du Center for Strategic and International Studies, soulignent que les stocks de munitions européens restent relativement limités. Le rythme de consommation observé dans la guerre en Ukraine — parfois plusieurs milliers d’obus tirés chaque jour — a mis en évidence les difficultés de nombreux États européens à soutenir durablement un conflit de haute intensité. Cette fragilité constitue aujourd’hui l’un des principaux défis pour la sécurité européenne. Sans ces capacités, l’articulation entre dissuasion nucléaire et puissance conventionnelle risque de rester incomplète. Cette évolution intervient toutefois dans un contexte où la sécurité européenne reste largement organisée autour du parapluie nucléaire américain. Le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, a d’ailleurs récemment rappelé que la dissuasion américaine demeurait la garantie ultime de sécurité des alliés européens. Cette réaction illustre une réalité stratégique : la puissance réside aussi dans la capacité à organiser les structures de sécurité dont dépendent les autres États, et à structurer les dépendances stratégiques.
Dans cette perspective, l’initiative française vise à structurer une architecture stratégique européenne autour d’un noyau nucléaire français. Cette logique correspond à ce que la politologue Susan Strange qualifiait de puissance structurelle : la capacité d’un acteur à organiser durablement les structures qui encadrent les rapports de force. Dans cette perspective, la dissuasion ne constitue pas seulement un instrument militaire, mais également un mécanisme d’organisation des dépendances stratégiques entre États. En structurant l’environnement de sécurité de ses partenaires, un acteur peut ainsi accroître durablement son influence au sein d’un système international. L’initiative d’Emmanuel Macron constitue ainsi à la fois une offre stratégique et un test pour l’Europe. À défaut d’un renforcement des capacités conventionnelles européennes, l’architecture proposée risquerait de rester politiquement ambitieuse mais militairement incomplète. Cette évolution pose également la question du partage des charges au sein de cette architecture de sécurité.
Une telle dynamique pourrait également agir comme un catalyseur pour les initiatives européennes visant à renforcer les capacités militaires et l’industrie de défense, notamment dans le cadre du plan ReArm Europe 2030. Si les Européens acceptent d’assumer les responsabilités militaires, industrielles et financières qu’implique une telle architecture, la dissuasion française pourrait devenir le noyau d’une véritable architecture de puissance européenne.
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

_______
Sources :
latribune.fr