OPINION. « L’IA reconstruit le BTP »

Ulysse Alarcos
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Par Ulysse Alarcos, Président fondateur de Batisia (*)
L’Intelligence Artificielle ne va pas dématérialiser le bâtiment. Elle ne supprimera ni les grues, ni les compagnons, ni la complexité du réel. Mais elle va déplacer brutalement la compétitivité vers un actif que beaucoup d’entreprises ont traité comme un sous-produit administratif : la donnée.
La différence ne sera pas l’accès à l’IA. Tout le monde y aura accès. L’avantage compétitif se situera dans la capacité à disposer de données structurées, interopérables, historisées et exploitables. Autrement dit, le BTP entre dans une ère où la qualité de la mémoire organisationnelle pèsera autant que la qualité du matériel et des équipes.
C’est une rupture culturelle. Dans beaucoup d’entreprises de construction, l’information circule encore sous forme de fichiers Excel, de PDF figés, de comptes rendus hétérogènes et de savoirs tacites enfermés dans la mémoire des opérationnels. Cette organisation pouvait se maintenir dans un monde lent, où l’expérience humaine compensait les frictions. Elle devient mortifère quand l’IA permet aux concurrents d’optimiser les devis, d’anticiper les retards, de détecter les dérives de coûts, de réduire les litiges et de capitaliser instantanément sur chaque chantier terminé.
Le BIM a été une préfiguration. La prochaine transformation sera celle de l’activation de la donnée à grande échelle. Ce qui change aujourd’hui, la capacité des modèles à relier des milliers de projets, de documents et de décisions pour produire des diagnostics opérationnels en temps réel. Une offre peut être analysée dans son contexte historique, un scénario comparé à des milliers d’opérations similaires et une dérive identifiée avant même qu’elle ne devienne visible.
Autrement dit, le chantier devient intelligible. Cette bascule crée un avantage cumulatif. Les entreprises capables d’exploiter leur historique prennent de l’avance à chaque projet et creusent l’écart. Les autres recommencent à zéro.
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Reste un point décisif. Ces systèmes autonomes ne produisent rien sur des données sales, dispersées ou contradictoires. L’IA ne sauvera pas les organisations qui opèrent en silo, projet par projet et sans effet de levier. C’est ici qu’apparaît la brique la plus sous-estimée du BTP du futur : les ontologies. Les modèles savent déjà absorber une grande partie de l’hétérogénéité du réel. « Porte », « bloc-porte » ou « DOR-3F » ne posent plus de difficulté en soi.
L’enjeu se situe dans la manière dont les données sont reliées. Une ontologie ne sert plus seulement à normaliser un vocabulaire, mais à structurer les relations entre objets, règles et conséquences métier à l’échelle d’un portefeuille de projets. Sans cette structuration, les données sont inexploitables.
À terme, l’arrivée de systèmes robotisés sur les chantiers renforcera encore cet enjeu. Un robot, comme un logiciel, ne peut être efficace que s’il comprend les objets, les règles et les contraintes réelles. Sans données structurées, l’automatisation restera aveugle. Les entreprises qui auront structuré leurs données pourront déployer des robots dès que le matériel sera prêt. Les autres devront tout reconstruire en urgence.
Cette mutation va créer une fracture entre les entreprises. D’un côté, celles qui transformeront leurs projets en machines à apprendre. Chaque incident, chaque retard, chaque dépassement budgétaire et chaque réserve en fin d’opération deviendra une donnée réutilisable. De l’autre, celles qui recommenceront chaque projet comme si le précédent n’avait jamais existé. Les premières accumuleront un capital cognitif qui augmentera d’année en année. Les secondes resteront prisonnières d’une expérience artisanale, admirable, mais de moins en moins compétitive.
Le sujet est stratégique et managérial. Structurer ses données suppose de revoir les processus, d’imposer des standards, de relier les logiciels et d’éviter les silos entre conception, achats, chantier et finance. Cela exige aussi que les dirigeants comprennent que la donnée est un actif industriel. Une base de données mal tenue sera aussi dangereuse qu’un parc d’engins mal entretenu. Le BTP ne sera pas remplacé par l’Intelligence Artificielle. Il sera divisé par elle entre ceux qui construiront avec des habitudes, et ceux qui construiront avec de la mémoire, de la simulation et de la prédiction. Dans un secteur où les marges sont faibles, les risques élevés et les retards coûteux, cette différence sera décisive. Le vrai chantier des prochaines années ne sera pas seulement sur les routes, dans les logements ou les infrastructures. Il sera dans les systèmes d’information et les langages communs. Le nouveau ciment du BTP est la donnée structurée : la seule qui permet à une organisation de se souvenir, de comparer, de prédire et d’apprendre.
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(*) Ulysse Alarcos a grandi à Lunel. À 15 ans, il rejoint seul Paris pour y poursuivre ses études. Passionné par l’entrepreneuriat, il décide à 20 ans d'abandonner son cursus d'ingénieur pour créer Batisia, convaincu que l'intelligence artificielle transformera durablement les grandes industries européennes.