OPINION. « La résilience climatique : notre prochaine dépendance stratégique »

Pascal de Lima
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Et, à chaque fois, il y avait une même logique : un produit considéré comme banal devenait soudainement un actif stratégique au moment même où survenait la crise. Dès lors, les systèmes de refroidissement et de climatisation constituent-ils notre prochaine dépendance critique ? C’est une question certes surprenante, mais aujourd’hui incontournable.
Par Pascal de Lima, Économiste de l’innovation - Chef économiste Novaminds
La chaleur est autant un choc économique que météorologique, dont le schéma de dépendance au climatiseur aurait largement pu être anticipé.
On le sait, la canicule affecte les capacités physiques des travailleurs et ralentit la productivité, notamment sur les chantiers. Elle perturbe les transports, réduit les rendements agricoles, augmente les accidents du travail et peut parfois désorganiser les chaînes de valeur et les filières. Mais ce n’est pas tout, car la chaleur touche aussi l’économie de la connaissance, en impactant les bureaux, les centres de décision, les administrations, les écoles, mais aussi les centres de données.
Certaines études ont montré que la baisse de concentration, l’augmentation du coût des erreurs et donc la diminution des performances au-delà de 26-28 degrés représentent des pertes de productivité mesurables. Selon certaines estimations, une hausse d’un degré Celsius au-dessus d’un seuil thermique de confort peut entraîner une baisse de productivité de l’ordre de 2 à 4 % dans les activités de bureau. C’est là que le climatiseur change de statut : il cesse d’être un équipement de confort pour devenir un équipement de continuité économique. Pourtant, ce schéma de dépendance aurait certainement pu être mieux anticipé. La pénurie de masques en 2020 résultait d’un choc de demande brutal et imprévu sur une chaîne d’approvisionnement hyperspécialisée.
La dépendance au gaz russe était connue des gouvernements européens, mais largement sous-estimée pour des raisons diplomatiques, mais aussi économiques. La crise des semi-conducteurs, elle aussi, découlait de décennies de concentration géographique de la production, dans un contexte de sous-investissement occidental. La dépendance aux systèmes de refroidissement présente des caractéristiques proches : concentration dans les chaînes de valeur asiatiques, une Chine qui représente une part majeure de la production mondiale de climatiseurs, et une prise de conscience très tardive des décideurs publics.
En prenant un peu de hauteur, le sujet dépasse finalement le climatiseur domestique. Il concerne surtout le refroidissement d’un certain nombre d’infrastructures qui sont elles-mêmes critiques. De la dépendance critique à court terme aux climatiseurs naît donc une nouvelle criticité : celle des infrastructures critiques, comme les hôpitaux, les sites industriels, les réseaux de télécoms, les salles serveurs et les data centers.
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Sans data centers fiables, le cloud, les paiements, les services bancaires et les chaînes logistiques numériques peuvent être affectés. Dans une économie aujourd’hui numérisée, la continuité d’activité dépend donc de la capacité à maintenir ces infrastructures à une température opérationnelle. Sinon, les performances se dégradent, les équipements vieillissent plus vite et les systèmes risquent de tomber en panne lors des pics de chaleur.
Aussi, la climatisation elle-même n’est pas la seule réponse possible. Il existe des investissements de long terme, une anticipation stratégique qui aurait pu être faite : Investir (davantage) dans l’isolation thermique des bâtiments, les matériaux à forte inertie, l’urbanisme bioclimatique, la végétalisation des villes ou la rénovation énergétique constitue par exemple un levier puissant pour réduire les besoins de refroidissement à la source. Ces approches présentent d’ailleurs un double bénéfice : elles limitent la consommation énergétique et réduisent aussi les émissions contribuant au réchauffement climatique. La climatisation représente déjà une part importante de la consommation mondiale d’électricité.
Mais ces investissements demandent du long terme. Ce sont des solutions qui exigent des investissements massifs et des délais parfois de 10 à 20 ans. Or les pics de chaleur, eux, arrivent dès cet été. L’enjeu à court terme est donc de maintenir la continuité des organisations dans les épisodes caniculaires immédiats. On ne peut pas attendre la rénovation complète du parc immobilier français. Les deux horizons temporels doivent donc être traités simultanément, avec des politiques distinctes et des financements dédiés.
En réalité, la question des systèmes de refroidissement révèle l’émergence d’une nouvelle catégorie de dépendance stratégique : la dépendance à la résilience climatique. Si les dépendances du XXe siècle concernaient l’énergie et les matières premières, celles du début du XXIe siècle portent sur les données, les composants électroniques et les médicaments. Celles du milieu du XXIe siècle pourraient bien concerner la capacité à maintenir les organisations fonctionnelles dans un environnement climatique profondément transformé. On parle beaucoup aujourd’hui de souveraineté énergétique, numérique et industrielle, mais finalement assez peu de souveraineté de l’adaptation climatique. Or cette dimension doit être intégrée dans notre capacité à maintenir les écoles ouvertes, les hôpitaux opérationnels, les centres de données disponibles et les entreprises productives, même dans un contexte de chaleur croissante. Cela peut devenir un élément de compétitivité nationale.
Les grandes dépendances ne sont jamais celles dont on parle le plus avant la crise. La vraie question n’est donc pas de savoir si la climatisation devient un enjeu stratégique : elle l’est déjà pour les hôpitaux, les sites industriels et les data centers. La vraie question est de savoir si nous saurons anticiper ces dépendances climatiques dans leur ensemble avant qu’elles ne deviennent des vulnérabilités systémiques. Car la souveraineté du XXIe siècle ne consistera plus seulement à sécuriser l’énergie, les données ou les matières premières. Elle consistera également à préserver notre capacité à produire, travailler, apprendre, soigner et innover dans un environnement climatique transformé. L’idée est simple : ne pas, une fois de plus, se laisser surprendre.