OPINION. « Gaz : la souveraineté énergétique française passera autant par la sobriété que par le biométhane »
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Par Roland Condor, Enseignant-Chercheur en Entrepreneuriat (*)
La guerre en Ukraine et le conflit au Moyen-Orient justifient l’essor d’une production de gaz locale mais la production de biométhane issue des exploitations agricoles françaises couvrira difficilement les besoins en gaz du territoire, à moins que la consommation de gaz ne baisse significativement, ce qui est probablement le principal enjeu avant même celui de la production de biométhane.
Une forte dépendance au gaz importé
La France, tout comme de nombreux pays européens n’est pas autonome sur le plan de la production de gaz. Après avoir été dépendante du gaz russe avant la guerre en Ukraine, nous sommes désormais partiellement dépendants du gaz produit dans des régions où une conflictualité est observée : gaz provenant du Qatar touché par des attaques de l’Iran et impacté par la fermeture du Détroit D’Ormuz, Gaz Naturel Liquéfié (GNL) provenant des Etats-Unis engagés dans la guerre au Moyen-Orient et initiant régulièrement des batailles commerciales avec l’Europe ou encore Algérie avec lesquelles des tensions sont palpables. Ces situations génèrent des risques d’approvisionnement en gaz, des augmentations de prix et surtout un climat d’incertitude peu propice à la consommation, aux investissements et à la croissance économique. Dans ce contexte, la production de biométhane, issue de la méthanisation agricole apparaît comme une solution pour réduire cette dépendance énergétique et rassurer les acteurs économiques. Mais la production de ce gaz vert est-elle vraiment capable de remplacer le gaz fossile importé ?
Du biométhane pour remplacer le gaz importé ?
Pour rappel, le biométhane, appelé également gaz vert, est un gaz produit par des unités de méthanisation principalement agricoles. Il s’agit d’installations permettant de récupérer des déchets agricoles et agroalimentaires et de les traiter pour en faire du gaz grâce à l’action de bactéries agissant en milieu fermé. Ce gaz est injecté dans les réseaux gaziers après avoir été traité. On observe de plus en plus d’unités de ce type en milieu rural, lesquelles prennent souvent la forme de dômes de couleur verte. On en dénombrait près de 800 unités de méthanisation en injection en 2025 contre 729 en 2024, 651 en 2023 et 511 en 2022 (source : GRDF). La méthanisation par injection s’est fortement développée à partir de 2015 alors que jusqu’à cette date, les unités de méthanisation procédaient par cogénération, c’est-à-dire qu’elles produisaient de l’électricité et de la chaleur par brûlage du gaz produit. Le biométhane a été fortement mis en avant dans la Programmation Pluriannuelle de l’Energie publiée en février 2026 par le gouvernement français. Cette programmation prévoit en effet de porter la production de biogaz de 9 TWh en 2023 à 44 TWh en 2030 (soit près d’un multiple de 5) et entre 47 et 82 TWh en 2035.
Un faible taux de couverture de la consommation de gaz
Malgré le nombre grandissant d’unités de méthanisation et des objectifs ambitieux de production de biométhane, cette production reste infime au regard des besoins en matière de gaz. En 2025, la France a consommé 350 TWh de gaz tandis que la production de biométhane s’élevait à 13,5 TWh (source : NaTran), soit 3,85% de la consommation. C’est plus que les années précédentes en valeur absolue et en pourcentage (361 TWh consommés en 2024 et 11,6 TWh de biométhane produits). Cependant, nous sommes très loin de l’autonomie gazière : à consommation constante, une production de 44 TWh de biométhane en 2030 représenterait près de 12,5% de la consommation de gaz ; et si l’on atteint l’objectif ambitieux de 82 TWh en 2035, le pourcentage atteindrait près de 24%. La dépendance à l’égard du gaz importé serait alors toujours très importante. Pour atteindre 90% de consommation de gaz vert, il faudrait multiplier la production par plus de 20 et donc théoriquement avoir 20 fois plus d’unités de taille similaire à celles d’aujourd’hui et 20 fois plus d’intrants (déchets agricoles, déchets agroalimentaires, biodéchets, cultures intermédiaires à vocation énergétique, etc.). On atteindrait alors probablement les limites du système car le gisement de matière ne serait probablement pas suffisant ou impliquerait une pression sur les terres qui serait préjudiciable à la production alimentaire tant en quantité qu’en qualité ou encore des flux massifiés de déchets n’excluant pas une globalisation du marché des biodéchets.
Le levier majeur reste la baisse de la consommation de gaz
Il est possible de se rapprocher de l’autonomie énergétique à condition de réduire fortement la consommation de gaz (tout en augmentant la part du biométhane). Le gaz naturel consommé en France est principalement utilisé dans les bâtiments (résidentiel et tertiaire) et dans l’industrie. Le résidentiel représente à lui seul environ 30 % des usages, devant l’industrie (27 %) et le tertiaire (17 %). L’électrification des usages est une solution pour réduire la consommation de gaz mais elle n’est pas suffisante et elle est même quasiment impossible dans certains secteurs d’activité qui ont absolument besoin de gaz pour chauffer leurs installations à très haute température. Plusieurs solutions existent pour réduire la consommation de gaz comme par exemple, dans le résidentiel, le remplacement de chaudières à gaz ou, dans l’industrie, des investissements dans des chaudières à biomasse ou la récupération de chaleur fatale.
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La méthanisation agricole est un outil important pour produire du biogaz local, traiter les biodéchets, décarboner et améliorer l’économie des fermes et des territoires. C’est aussi un moyen de réduire notre dépendance à l’import de gaz mais ce n’est pas sur ce levier qu’il faut compter en priorité pour gérer les risques d’approvisionnement en gaz. La question de la réduction de la consommation de gaz doit d’abord se poser avant d’envisager la substitution d’un gaz par un autre.
A l’EM Normandie
Titulaire de la Chaire "Modèles Entrepreneuriaux en Agriculture"
https://www.em-normandie.com/annuaire-des-professeurs/roland-condor
(*) Titulaire de la Chaire "Modèles entrepreneuriaux en Agriculture", Roland Condor est titulaire d’un doctorat en sciences de gestion de l’Université de Caen-Normandie. Sa thèse porte sur la conception de projets dans les petites entreprises. Ses recherches portent sur l'entrepreneuriat collectif, en particulier dans les contextes agricoles.
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