OPINION. « L'Union européenne face à l’enjeu stratégique des chokepoints »
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Véronique Chabourine
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Par Véronique Chabourine, Analyste stratégique
Face à la montée de la coercition économique, l’Union européenne a franchi un seuil stratégique. Le 19 janvier 2026, face aux menaces américaines de droits de douane, Emmanuel Macron a évoqué la possibilité de recourir à l’Anti-Coercion Instrument, conçu pour répondre aux pressions économiques étrangères. A l’automne 2025, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, avait déclaré que l’Union était prête à utiliser « tous les instruments à sa disposition », tandis qu’Emmanuel Macron qualifiait lui-même la situation de « coercition économique » lors du Conseil européen.
L’indice Elcano Global Presence montre que la puissance européenne repose principalement sur ses flux économiques. Adopté en 2023, l’Anti-Coercion Instrument permet à l’UE de restreindre l’accès à son marché ou à des ressources économiques en réponse à des tentatives de coercition des Etats. La spécialisation industrielle, la concentration technologique et le contrôle de certaines infrastructures critiques ont progressivement concentré des capacités essentielles entre les mains d’un nombre limité d’acteurs. Un chokepoint désigne une infrastructure, une technologie ou un point d’accès dont dépend un grand nombre d’acteurs, et dont le contrôle permet d’en conditionner ou surveiller l’accès. Les droits de douane illustrent ce mécanisme. Leur efficacité ne repose pas sur le tarif lui-même, mais sur le contrôle de l’accès aux infrastructures dont dépendent les autres acteurs. Dans le cas des États-Unis, ce pouvoir repose sur deux chokepoints complémentaires : l’accès à leur marché, qui constitue un levier commercial majeur, et l’accès au système financier dominé par le dollar, qui conditionne une part significative des échanges internationaux. Cette évolution révèle une transformation plus profonde : la puissance contemporaine repose moins sur le volume des échanges que sur le contrôle de l’accès à des infrastructures critiques qui en conditionnent le fonctionnement.
Certaines entreprises et infrastructures occupent aujourd’hui des positions dont dépend le fonctionnement même de l’économie mondiale. L’entreprise néerlandaise ASML en constitue l’exemple le plus emblématique. Seule capable de produire certaines machines indispensables à la fabrication des semi-conducteurs les plus avancés, elle occupe une position critique dans l’architecture technologique mondiale. Les travaux d’Edward Fishman ont montré que certaines infrastructures financières, technologiques et numériques peuvent être utilisées comme des instruments de puissance. Une étude du Parlement européen identifie plusieurs centaines de positions dominantes dans le commerce mondial, mais seules certaines constituent de véritables chokepoints. Ces infrastructures critiques sont peu nombreuses — selon les estimations issues des analyses sur les dépendances stratégiques et l’architecture des réseaux économiques, on peut en identifier une vingtaine à l’échelle mondiale, concentrées principalement dans la finance, le numérique et certaines technologies critiques, ou les États-Unis occupent une position dominante. L’Union européenne en contrôle un nombre plus limité mais stratégique. Le contrôle de ces infrastructures permet d’exercer deux formes de pouvoir structurel : restreindre l’accès aux flux, ou en surveiller et exploiter le fonctionnement.
La Commission européenne identifie 137 dépendances stratégiques, dont 34 sont considérées comme difficilement substituables, constituant un noyau de vulnérabilités critiques. Bien que ces dépendances ne représentent qu’environ 0,6 % des importations en valeur, leur importance est systémique : elles concernent des technologies ou des infrastructures dont dépend le fonctionnement de chaînes de valeur entières. Surtout, comme l’ont montré les chercheurs Henry Farrell et Abraham Newman, les chokepoints les plus structurants sont désormais immatériels, car ils sont ancrés dans des réseaux financiers, numériques et informationnels centralisés. Le système financier en constitue l’exemple le plus emblématique : environ 58 % (COFER) des réserves mondiales sont détenues en dollars, et sur le marché des changes, le dollar est impliqué dans 88% des transactions internationales. Amazon, Microsoft et Google, représentent environ 63% du marché mondial des services de cloud d’infrastructure.
Le marché de l’Union européenne représente entre 14 % et 17% du PIB mondial, selon les métriques utilisées, notamment en parité de pouvoir d’achat, et près de 450 millions de consommateurs, constitue l’un des principaux points d’accès à l’économie mondiale. Ses normes réglementaires — notamment le RGPD, le Digital Markets Act et le Digital Services Act — conditionnent l’accès des entreprises internationales à ce marché et exercent une influence structurante sur l’architecture du numérique mondial. L’Union dispose également d’instruments coercitifs crédibles, notamment l’Anti-Coercion Instrument, les régimes de sanctions économiques, le mécanisme de contrôle des investissements étrangers et l’instrument Foreign Subsidies Regulation (FSR), qui lui permettent de restreindre l’accès à son marché en réponse à des pressions extérieures. L’enjeu n’est pas de supprimer les interdépendances, mais de les maîtriser. D’abord, parce que l’interdépendance est devenue structurelle : aucune puissance ne contrôle l’ensemble des chaînes de valeur, et toute tentative d’autonomie complète entraînerait un coût économique et technologique prohibitif. Ensuite, parce que ces interdépendances constituent elles-mêmes le support de la puissance : ce sont elles qui créent des infrastructures critiques et des points d’accès dont dépend l’ensemble du système. Enfin, la puissance contemporaine repose sur l’asymétrie d’interdépendance : elle ne consiste pas à s’en extraire, mais à contrôler les infrastructures dont les autres dépendent. L’enjeu est donc de maîtriser les infrastructures critiques — ces chokepoints —dont dépend le fonctionnement du système, afin de réduire sa vulnérabilité, de protéger les positions dont dépend l’accès à son marché et de rendre toute tentative de coercition stratégiquement coûteuse en mobilisant ces leviers lorsque cela est nécessaire.
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L’enjeu pour l’Union européenne n’est pas l’indépendance, mais l’incoercibilité : la capacité à équilibrer les rapports d’interdépendance en maîtrisant les infrastructures critiques qui les structurent. Cela implique d’abord de protéger et consolider les chokepoints européens existants, notamment dans les technologies critiques. Les machines de lithographie produites par l’entreprise néerlandaise ASML constituent l’exemple le plus emblématique : leur maîtrise confère à l’Europe une position structurelle dont dépend une part critique de l’économie mondiale. Leur préservation suppose des politiques industrielles ciblées, la protection des entreprises stratégiques et le maintien d’un avantage technologique dans des secteurs clés. Cela implique ensuite de réduire la vulnérabilité aux chokepoints contrôlés par d’autres Etats, en développant des alternatives dans des domaines critiques tels que le cloud, les infrastructures numériques, les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle ou les systèmes de paiement. Enfin, l’incoercibilité repose sur la crédibilité de la réponse. Les instruments dont dispose déjà l’UE tels que l’Anti-Coercion Instrument, les sanctions économiques ou le contrôle de l’accès à son marché ne constituent des leviers de dissuasion que s’ils sont assumés comme tels. La souveraineté européenne dépend ainsi moins de sa capacité à se soustraire aux interdépendances que de sa capacité à en maîtriser l’architecture et à mobiliser ces leviers lorsque l’équilibre des rapports de force l’exige.
L’Europe dispose également d’un potentiel significatif pour développer de nouveaux chokepoints, notamment à travers sa puissance normative dans l’intelligence artificielle, ses standards environnementaux, des infrastructures spatiales comme Galileo, ou encore ses investissements dans les semi-conducteurs et les infrastructures numériques. Ces positions, si elles sont consolidées, peuvent devenir des leviers structurels de puissance.
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