OPINION. « Iran : les hésitations de Trump face à l’impasse du “regime change” »
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Sébastien Boussois
Jan Brouckaert
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Sébastien Boussois
Jan Brouckaert
Par Sébastien Boussois, docteur en sciences politiques (*)
Le renversement extérieur d’un régime présenté comme auroritaire, immoral ou criminel n’a, en pratique, presque jamais produit les effets politiques escomptés. Ni en Irak, ni en Libye, ni en Syrie, ni en Afghanistan, ni en Amérique latine au cours de la Guerre froide, le « regime change » n’a accouché d’une stabilité durable, encore moins d’une démocratie fonctionnelle. Il a presque toujours engendré du chaos, des guerres civiles prolongées, des États faillis, des radicalisations et des recompositions violentes.
C’est dans ce piège historique que Donald Trump hésite aujourd’hui à entrer en Iran, d’autant qu’il était censé être le Président du non-interventionnisme. La capture de Maduro a montré qu’il avait changé de doctrine, même s’il n’a pas cherché à renverser totalement le régime. Peut-on imaginer une solution « light » avec le régime de Téhéran et une médiation régionale par exemple plutôt qu’un renversement dont on a non seulement aucune certitude du résultat et surtout des conséquences ?
Certes, le régime iranien apparaît plus affaibli que jamais, intérieurement contesté, internationalement isolé, économiquement asphyxié, tandis que la répression s’est durcie de manière spectaculaire ces derniers jours, faisant un nombre de morts parmi les manifestants iraniens qui dépasse désormais celui de certaines phases de la révolution islamique elle-même. Trump avait averti que la ligne rouge serait l’enclenchement d’une répression sanglante : on parlait de 500 morts, certains n’hésitent pas à parler de plus de 20 000 disparus. Nous y sommes donc. Et pourtant, malgré cette brutalité croissante, Trump temporise, hésite, retarde, consulte, notamment sous l’influence directe de l’Arabie saoudite et du Qatar, qui le pressent explicitement de ne pas intervenir militairement, pour tenter le dialogue.
Donald Trump avait promis de ne pas engager les États-Unis dans de nouvelles guerres au Moyen-Orient, mettant fin aux fameuses « guerres sans fin » coûteuses, impopulaires et politiquement stériles. Ce qu’il a fait au Venezuela est la preuve de solutions rapides, efficaces et peu coûteuses. Mais l’Iran perturbe ce schéma. D’un côté, l’administration américaine fait face à une répression massive, visible, documentée, politiquement difficile à ignorer sans perdre toute crédibilité morale : le régime iranien ne se contente plus de contrôler, il écrase, punit, exécute, terrorise. De l’autre, toute intervention militaire ferait immédiatement exploser l’équilibre régional, provoquerait une réaction en chaîne impliquant Israël, le Hezbollah, les États du Golfe et le détroit d’Ormuz, et risquerait d’enclencher une dynamique incontrôlable.
C’est précisément pour cette raison que Riyad et Doha jouent aujourd’hui un rôle central dans la retenue américaine : l’Arabie saoudite ne veut pas d’un embrasement régional qui menacerait ses propres transitions économiques et sociales, tandis que le Qatar y voit l’opportunité de redevenir le canal de médiation incontournable, comme il en a désormais l’habitude dans la région. Doha entretient une relation fonctionnelle avec Téhéran, notamment parce qu’ils partagent le plus grand champ gazier du monde, ce qui crée un levier diplomatique unique permettant au Qatar de parler à l’Iran là où d’autres ne le peuvent plus, et à Washington là où d’autres ne sont plus écoutés. Une relation stratégique plus proche que Riyad en réalité qui s’est réconcilié avec l’Iran en 2023. Trump le sait, et il laisse faire encore un peu les canaux de communication secondaires.
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L’histoire récente est pourtant claire et répétitive : en Irak, le renversement de Saddam Hussein a détruit l’État sans reconstruire un ordre politique viable, ouvrant la voie à vingt ans de guerre civile larvée, de radicalisation confessionnelle et à l’émergence de Daech ; en Libye, la chute de Kadhafi a produit un État failli durable fragmenté entre milices, puissances étrangères et trafics ; en Syrie, l’effondrement partiel de l’État a provoqué une catastrophe humanitaire et géopolitique dont les répliques se font encore sentir. Au Yémen, c’est un échec pour le moment du côté des Houthis et la mort de plus de 400 000 personnes en dix ans de guerre menée par Riyad sur place. Le Moyen-Orient n’est pas un espace institutionnel homogène mais une mosaïque de peuples, de confessions, de tribus, d’identités politiques et religieuses : détruire le sommet d’un régime sans maîtriser la recomposition de cette mosaïque revient presque toujours à libérer des forces centrifuges incontrôlables. L’Iran, avec ses lignes ethniques, religieuses, sociales et idéologiques, est encore plus complexe peut-être que ses voisins : le choc d’un effondrement brutal y serait probablement plus violent encore, ce qui explique la prudence extrême de Washington.
Trois trajectoires se dessinent. La première est celle de la pression indirecte et de l’évaporation progressive du régime, utilisant le Qatar comme canal de négociation et de contrainte afin de pousser Téhéran vers une transformation graduelle plutôt qu’une chute brutale ; c’est la voie la moins violente, mais aussi la plus lente et la plus incertaine. Que fera-t-on des Mollahs, des Pasdaran et des Bassidji, les forces de sécurité qui ont massacré les manifestants ? Les emprisonner et les juger ? Encore faudrait-il imaginer qu’ils se rendent et désarment. La deuxième option est celle du renversement militaire suivi d’un retour de la monarchie avec le fils du Shah Reza Pahlavi qui attends son heure depuis des décennies depuis Washington. C’est une option qui peut-être séduisante sur le papier mais politiquement toxique, car une restauration perçue comme imposée de l’extérieur serait immédiatement délégitimée et vécue comme une marionnette occidentale et israélienne. Trump est sceptique sur Pahlavi et il n’incarne pour le moment pas l’ensemble des oppositions. Beaucoup ne veulent plus ni de la révolution islamique ni d’une monarchie qui par le passé a été bien autoritaire. La troisième solution est celle d’un processus démocratique long, interne et chaotique, sans garantie de succès, exposé aux luttes de pouvoir, aux tentations autoritaires concurrentes et aux risques de fragmentation ; et une réintégration de certains courants du régime passé dans un processus global de normalisation et de « reset ».
Donald Trump n’est pas paralysé ou indécis par hésitation morale mais par lucidité stratégique : il voit que chaque option comporte un coût massif, et que l’intervention militaire est probablement la plus spectaculaire, mais aussi la plus destructrice. Et il ne voudrait pas avoir à payer le coût électoral d’un basculement du Moyen-Orient dans le chaos. L’Iran de maintenant n’est pas simplement un régime à abattre, c’est une société à recomposer, un État à transformer, un équilibre régional à ne pas faire exploser. Et c’est peut-être pour cela que, pour une fois, la retenue vaut plus que la force.
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(*) Docteur en sciences politiques, chercheur monde arabe géopolitique relations internationales, directeur de l’Institut Géopolitique Européen (IGE), associé au CNAM Paris (Équipe Sécurité Défense), à l’Observatoire Géostratégique de Genève (Suisse). Consultant médias et chroniqueur.
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