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OPINION. « La fin de la certitude Dubaï » (Michel Santi)

latribune.fr

Publié le 10 avril 2026 à 08:49

Image satellite d'une zone industrielle recouverte de fumée à Dubaï, aux Émirats arabes unis

Image satellite d'une zone industrielle recouverte de fumée à Dubaï, aux Émirats arabes unis

Planet Labs PBC via Reuters

Le Quotidien Numérique

11 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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Dubaï : le Blitz ou Beyrouth ? Face à la guerre au Moyen-Orient, l'avenir incertain d'une place financière.

Par Michel Santi, économiste (*)

Dubaï n’a jamais prétendu être un paradis. Elle a prétendu être une certitude. Pendant trente ans, les gratte-ciels de verre ont poussé sur une promesse simple : ici, le monde peut continuer à tourner même quand il brûle autour. Cette promesse était le vrai produit d’exportation des Émirats. Pas le pétrole. Pas le tourisme. La stabilité comme infrastructure.

Le 2 mars 2026, cette infrastructure a pris un missile en plein vol. Dubai International s’est tu. Le reste a suivi. Il y a des moments où les marchés ne corrigent pas. Ils se retirent.

Dans les heures qui ont suivi les premières frappes iraniennes, les spreads de crédit sur la dette bancaire émiratie se sont écartés brutalement — avant même l’ouverture officielle. Sur plusieurs desks internationaux, les prix ont disparu des écrans. Non par panique, mais faute de modèle : impossible de probabiliser ce qui sort de toute distribution connue.

Le funding en dollars s’est contracté en quelques heures. Pas disparu — contracté. Ce n’est pas un arrêt cardiaque. C’est une arythmie. Et en finance, une arythmie prolongée suffit.

L’Autorité des marchés a suspendu la cotation pendant quarante-huit heures. Un circuit breaker à l’échelle d’un système. Dans le même temps, Dubai International — premier hub aérien mondial — cessait ses opérations.

Quand les avions restent au sol et que les prix disparaissent, ce n’est plus un signal. C’est le marché lui-même qui admet qu’il ne sait plus.

Quand transporter devient plus précieux que produire

Le sujet n’est pas le prix du baril. C’est la continuité des flux.

Le détroit d’Ormuz concentre près de 20 % du pétrole mondial. Ce n’est pas un robinet. C’est une artère. Les Émirats produisent 3,6 millions de barils par jour ; 1,5 million transitent par le pipeline de Fujaïrah — conçu précisément pour contourner le détroit. C’est ce point que l’Iran a frappé.

Un champ en feu ne dit pas seulement que la production est menacée. Il dit que l’alternative l’est aussi. Produire ne protège plus. Contourner ne protège plus non plus. Ce basculement n’est pas inédit. Mais c’est la première fois depuis 1973 qu’il frappe un acteur dont le modèle reposait précisément sur l’absence de ce risque.

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Le peg, ou le vrai prix de la liquidité en dollars

L’ancrage du dirham au dollar rassure en temps normal. En régime de stress, il révèle la contrainte. Les Émirats n’ont pas de politique monétaire autonome. Ils importent celle de la Réserve fédérale. Concrètement, lorsque la liquidité en dollars se tend, le système bancaire local ne peut ni déprécier, ni créer un amortisseur monétaire. Il dépend des réserves, des lignes de swap et de l’accès aux marchés repo internationaux.

Quand ces canaux se renchérissent — ou se fragmentent — la contrainte devient immédiate. Le peg n’est pas une question de change. C’est une architecture de financement. Et en situation extrême, la question n’est plus le niveau du taux. C’est l’accès même au dollar.

Nous ne sommes plus dans le risque. Nous sommes dans l’inconnu.

Le risque se mesure. L’incertitude — au sens de Frank Knight — ne se distribue pas.

Dans un régime de risque, on arbitre. Dans un régime d’incertitude, on réduit.

Depuis le 2 mars, les comportements ont basculé. Pas de fuite désordonnée. Mais des ajustements silencieux. Des demandes de transfert d’actifs vers Singapour ou Hong Kong. Des mandats revus. Des expositions réduites, marginalement — puis un peu plus. La panique est visible. La réallocation ne l’est pas. Elle est plus lente. Et plus durable.

Singapour, elle, ne se contente pas d’attendre. Le 27 mars, son autorité monétaire annonce un dispositif pour capter le négoce de l’or. Ce n’est pas un mouvement opportuniste. C’est un positionnement : accueillir la liquidité quand elle cherche à se redéfinir. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : ce n’est pas seulement la quantité de liquidité qui change. C’est sa nature, son prix, et sa géographie.

Londres ou Beyrouth

Le modèle de Dubaï reposait sur un postulat simple : être l’extérieur du conflit dans une région qui ne l’est pas. Ce postulat est testé. L’histoire offre deux trajectoires.

Londres pendant le Blitz : les infrastructures étaient frappées, mais les fonctions critiques tenaient. Le droit, les marchés, la crédibilité — ce qui faisait la valeur — restait intact. Les bombes n’atteignaient pas le cœur du système.

Beyrouth a connu l’inverse. Ce n’est pas l’intensité des frappes qui a fait la différence, mais leur nature : elles ont touché directement ce qui faisait la confiance — la neutralité, la convertibilité, le rôle de place financière régionale. Le modèle a cessé d’exister avant même que les destructions matérielles ne soient totales.

La question pour Dubaï n’est donc pas de savoir si elle sera touchée. Elle l’est déjà.

La question est plus précise : ce qui fait sa valeur est-il atteignable par ce type de conflit ? Sa neutralité — capacité à être le banquier de tous — était son actif central. Or les Émirats envisagent désormais une implication militaire directe. Ce basculement ne détruit pas les bilans. Il modifie la fonction. Quand un arbitre entre dans le jeu, il change la nature du terrain.

La liquidité d’abord. Et ensuite, rien n’est écrit. Ce qui se joue dépasse les Émirats. Le modèle de mondialisation financière supposait que la paix était le cadre, et le choc une exception. Cette hiérarchie s’inverse.

Dans ce régime, la liquidité — en dollars, en collatéral, en or, en accès marché — n’est plus un levier de rendement. Elle redevient une condition d’accès. On ne cherche plus à optimiser un portefeuille. On cherche à préserver une option : celle de continuer à participer. Ce n’est pas seulement une transformation économique. C’est une contraction du temps. Le long terme cesse d’être opérant. Les décisions se raccourcissent, les horizons se replient, les primes de survie remplacent les primes de risque. Dubaï ne disparaît pas. Mais elle entre dans une zone où son avantage historique — être hors du jeu — n’est plus garanti.

Dans dix ans, la question ne sera pas de savoir si le choc de 2026 a été violent. Elle sera plus simple, et plus dure : est-ce que Dubaï a traversé son Blitz — ou est-ce que, sans le voir venir, elle a commencé à ressembler à Beyrouth ?

_______

(*) Michel Santi est macro-économiste, spécialiste des marchés financiers et des banques centrales, écrivain. Il publie aux Editions Favre « Une jeunesse levantine », Préface de Gilles Kepel. Son fil Twitter.

latribune.fr

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