OPINION. « 10 ans de macronisme : passer du Macron bashing au droit d'inventaire »
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Eric Delannoy
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Par Eric Delannoy, fondateur de Tenzing (*)
En 2022, les 58,5% d’Emmanuel Macron au second tour de l’élection présidentielle ont été largement interprétés comme un front républicain contre Marine Le Pen plutôt que comme une adhésion enthousiaste à son programme. Néanmoins, en lui offrant son meilleur score personnel à 27,85% des voix, le premier tour valide sans ambiguïté cinq ans d'action et une adhésion réelle à son bilan.
Car Macron avait vu juste sur le fond. Loin d’un dogme idéologique, sa politique de l'offre visait à libérer les énergies économiques tout en protégeant les plus vulnérables, réponse à un diagnostic lucide sur ce qui paralysait la France. Et contrairement à la caricature du "président des riches", ce projet était intrinsèquement transpartisan. La loi Pacte en est un exemple emblématique : réforme de droite parce qu'elle simplifie fortement la vie des entreprises, réforme de gauche parce qu'elle redéfinit la place de l'entreprise dans la société, réconciliant performance économique et responsabilité sociale. Ce "en même temps", souvent moqué, était ici pleinement cohérent.
Les résultats sont là pour en témoigner. Le taux de chômage, à 9,5 % en 2017, descend sous les 7 % pour la première fois depuis 1982. Plus d'un million sept cent mille emplois sont créés. La France redevient le pays le plus attractif d'Europe pour les investissements étrangers. L'apprentissage explose, passant de 320 000 à près d'un million d'entrées annuelles. Sur le plan social, les avancées sont tout aussi réelles : revalorisation significative de la prime d'activité, reste à charge zéro permettant à chacun de se soigner, et revalorisations salariales inédites pour les enseignants et les personnels de santé longtemps sacrifiés sur l'autel des contraintes budgétaires. Qui se souvient aujourd’hui que la gestion de la crise Covid, avec le "quoi qu'il en coûte", a protégé massivement l'emploi et le tissu productif ?
Pourtant, quelque chose se fracture dès les premières années. Car si la politique macroniste est plus équilibrée que ne le prétendent ses opposants, la manière de la conduire porte en elle les germes de son échec. Macron est arrivé au pouvoir sans ancrage dans le pays profond et a gouverné à l'identique : seul, du sommet, dans une verticalité inédite du pouvoir.
Cette présidentialisation extrême, où le chef de l'État est simultanément la source de toutes les décisions et la solution à tous les problèmes, infantilise insidieusement le jeu démocratique et creuse un fossé entre un président brillant et une France qui ne se sent pas entendue. Le sort réservé aux cahiers de doléances du Grand Débat national de 2019, ignorés une fois la crise des gilets jaunes apaisée, résume à lui seul le rendez-vous manqué entre Macron et le pays réel.
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Il faut cependant ajouter à ce tableau une réalité souvent occultée : Emmanuel Macron s'est attaqué à des réformes de fond dans une France profondément dégradée par quatre décennies d'atermoiements politiques. Le dédoublement des classes en REP, la fin du numerus clausus médical, la réindustrialisation : autant de chantiers structurels dont les effets, par nature, ne sont pas visibles en un seul quinquennat. C'est précisément là que réside l'une des injustices du bilan : les fractures générées par la manière de gouverner ont été immédiatement visibles et profondément ressenties, quand les bénéfices des réformes de fond, eux, resteront lents et discrets. La forme a écrasé le fond.
Privé de majorité absolue dès juin 2022, le système macroniste révèle sa fragilité structurelle. Une gouvernance fondée sur la toute-puissance présidentielle ne sait pas fonctionner autrement que dans le rapport de force. Sans majorité pour la légitimer, la verticalité devient rigidité. La réforme des retraites, passée en force via le 49.3 en 2023, est symptomatique : techniquement défendable, politiquement désastreuse. Elle fracture définitivement ce qui restait d'adhésion populaire. Puis vient la dissolution de juin 2024. Il en sort une Assemblée nationale ingouvernable, livrée aux ambitions personnelles incompatibles avec la recherche de compromis constructifs. Le second quinquennat s'achève en crépuscule institutionnel avec un bilan qui met d’abord en lumière l’irresponsabilité revancharde du monde politique français.
Ce naufrage politique révèle en creux une vérité sur le macronisme : en concentrant le pouvoir qui n’a su cultiver que l’omniprésence, le Président a rendu son propre projet otage de sa seule personne.
Le Macron bashing est donc intellectuellement malhonnête s'il consiste à effacer les réussites réelles du premier mandat ou à nier la justesse du diagnostic économique qui les sous-tendait. Mais le droit d'inventaire est pleinement légitime s'il pointe ce qui fut la faute centrale : non pas la politique de l'offre en elle-même, qui a produit des résultats tangibles et mérite d'être perpétuée et approfondie, mais la manière de la conduire, sans corps intermédiaires, sans ancrage territorial, sans pédagogie du compromis, et avec ce sentiment dévastateur, pour des millions de Français, de ne pas compter.
La France a besoin d'un successeur qui saura conjuguer la modernité économique du macronisme avec une vision fédératrice, une politique sociale ambitieuse, et surtout un exercice adulte et partagé du pouvoir avec les corps intermédiaires, avec les citoyens, avec les territoires. Car en démocratie, la manière de gouverner est une politique à part entière.
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(*) Économiste de formation (ENSAE, Sciences Po Paris, Dauphine) et entrepreneur depuis plus de vingt ans, Eric Delannoy cofonde le mouvement "Nous Citoyens" avec Denis Payre avant de le rallier à En Marche en novembre 2016. Acteur de la première heure de la macronie, il contribue aux deux programmes présidentiels et intègre le comité exécutif élargi du mouvement sous la présidence de Stanislas Guérini, où il coanime la thématique sociale aux côtés de la députée Caroline Janvier.
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