OPINION. « Production de drones militaires dans les usines Renault, le meilleur des deux mondes ? »
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Thierry Berthier
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Par Thierry Berthier, expert en ia et robotique militaire (*)
La base industrielle française des drones aériens est constituée d’une douzaine de petits constructeurs (des TPE et PME), et d’une dizaine d’intégrateurs, assembleurs et revendeurs de drones et composants étrangers, le plus souvent chinois. Les douze principaux constructeurs de drones aériens sont des petites structures comparées aux moyens financiers des concurrents américains, chinois, israéliens ou russes. Aussi, si ces constructeurs font preuve d’un très haut niveau d’innovation, ils restent limités en cas de brusque montée en charge de la demande. En dehors du groupe Parrot, leader européen des mini drones aériens à voilure tournante (quadricoptères), aucun des constructeurs français n’a atteint la taille critique lui permettant d’assumer seul une forte croissance de production, Turgis & Gaillard compris.
Face à ces limitations capacitaires, le Ministère des Armées et la Délégation Générale de l’Armement (DGA) ont logiquement sollicité l’appui de Renault pour construire des alliances complémentaires de type « un industriel de taille modeste mais très innovant » avec « un grand très productif ». Cette alliance profitera du « meilleur des deux mondes » : le niveau d’innovation, l’agilité, les boucles courtes de développement de la PME de croissance qu’est Turgis & Gaillard et la puissance du grand constructeur automobile en matière de chaînes de production, d’approvisionnement sécurisé en matières premières, de capacités de passage à l’échelle, de logistique ou encore de certification.
La réussite de la « Renaulution », plan de transformation salvateur lancé en 2020 par l’ancien CEO Luca de Meo et le nouveau, alors directeur des achats et des affaires publiques, François Provost, a pu inspirer les autorités françaises, conscientes des enjeux de « mise à niveau » de la production face aux menaces. Avec un corps de production français de l’économie de guerre majoritairement composé de PME, les partenariats en bonne intelligence sont nécessaires. Cette capacité de réponse à une demande flexible et forte a encore récemment été illustrée par la nouvelle logique industrielle « Leap 100 » de Renault, qui a vu se concrétiser l’accélération des temps de développement des véhicules du constructeur en moins de 100 semaines.
Conscient des enjeux, des contraintes et des réticences de certains syndicats ou employés, Renault a fixé des conditions strictes à son engagement dans l’économie de guerre : que les initiatives soient « systématiquement placées sous l’égide du ministère des Armées », que les projets se fassent « en partenariat avec des industriels français du secteur de la défense », qu’ils aient « un impact positif sur l’activité des sites français » du groupe et qu’ils « n’affectent pas la capacité d’investissement » de Renault dans l’automobile.
Évidemment, la direction souhaite tirer des bénéfices de ce premier projet, au premier rang desquels le fait que cette coopération représente « une opportunité économique rentable » et qu’elle apporte « un complément d’activité sur (ses) sites en France ». Renault espère par ailleurs que certaines technologies militaires développées en partenariat avec des dronistes pourront aboutir à des déclinaisons civiles en s’inscrivant dans la production industrielle de biens à double usage.
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Au niveau européen, plusieurs acteurs industriels allemands, équipementiers automobiles, se sont positionnés sur un soutien actif de l’Ukraine avec de la fabrication de blindés. KNDS a converti une unité de production de trains d’Alstom en une ligne d’assemblage pour les blindés. L’Allemand Rheinmetall, acteur majeur de la défense, s’engage dans le déploiement d’usines d’obus en Ukraine, au plus près de la demande, tandis que le constructeur Porsche souhaite à son tour investir dans le secteur de la défense.
La capacité de bascule des industriels du secteur automobile vers de la production d’armement a prouvé qu’elle pouvait apporter de la souplesse et de la scalabilité. Habitué au « design-to-manufacturing », à une logique industrielle selon la méthode « lean » - création d’un maximum de valeur avec un minimum de ressources - en raison de la nature ultra compétitive de son secteur, Renault pourrait partager sa culture de la performance et donner un avantage aux acteurs de l’économie de guerre, selon une logique de convergence industrielle.
Dans son histoire, Renault a déjà démontré sa capacité d’adapter sa production au contexte et aux demandes spécifiques d’une économie de guerre. En juillet 1917, le prototype du premier char Renault FT, pesant 7 tonnes, sort des ateliers, bientôt suivi par les dix premiers chars FT-17 en 1917 puis 1750 chars FT produits en série en 1918. L’adoption rapide de ces chars d’assaut modernes a été l’un des facteurs de la victoire finale.
Pour ce drone, la production codirigée par Renault et Turgis & Gaillard pourrait être de 600 exemplaires par mois, pour un drone d’une dizaine de mètres d’envergure, qui pourra se déplacer à 400 km/h et atteindre 5 000 mètres d’altitude.
En somme, l’association de ce droniste (qui connaît parfaitement le périmètre et les enjeux du système drone) et de l’industriel automobile (qui connaît parfaitement les défis de montée en puissance des cadences de production) devrait offrir une configuration optimale pour atteindre rapidement les volumes attendus dans une « économie de guerre », selon la formule employée par Emmanuel Macron dès 2022.
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(*) Thierry Berthier est Chercheur expert en ia et robotique militaire, il intervient dans de nombreux médias pour commenter l’actualité sur ces sujets.
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