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OPINION. « Une Allemagne brisée : l’Europe face à son suicide économique » (Michel Santi)

latribune.fr

Publié le 12 janvier 2026 à 06:30

Friedrich Merz, Chancelier fédéral d'Allemagne

Friedrich Merz, Chancelier fédéral d'Allemagne

Annegret Hilse - reuters

Le Quotidien Numérique

11 juillet 2026

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En 2026, l’Allemagne affronte une crise industrielle profonde qui dépasse le simple cycle économique. La première économie européenne paie l’empilement de choix politiques ayant fragilisé son appareil productif, sur fond d’énergie coûteuse, de pressions géopolitiques et de transition verte mal conçue. L’UE est désormais confrontée à ses contradictions.

Par Michel Santi, économiste (*)

L’année 2026 s’ouvre sur une vérité que plus personne ne parvient à dissimuler. Matrice industrielle du continent, socle de la prospérité européenne depuis trois décennies, l’Allemagne est entrée dans une récession structurelle. Le Financial Times l’a écrit noir sur blanc à la fin de 2025 : la première économie d’Europe ne retrouvera que péniblement son niveau d’avant le séisme 2020–2022 – cette Allemagne d’avant la pandémie et la guerre en Ukraine, adossée à une énergie bon marché, à des chaînes de valeur mondialisées et à une stabilité géopolitique aujourd’hui révolue

Ce n’est pas une parenthèse conjoncturelle. C’est un basculement de régime.

Mais attention, car c’est un modèle qui s’effondre. L’Allemagne ne souffre pas d’un déficit de compétences, ni d’une obsolescence technologique. L’Allemagne est victime d’un empilement de décisions politiques – allemandes et européennes – ayant méthodiquement sapé ses fondations productives. La question n’est plus de savoir si Berlin traverse une mauvaise passe, mais si l’Union européenne a organisé, par aveuglement idéologique, l’affaiblissement systémique de son cœur économique.

L’agonie industrielle

Les chiffres sont sans appel. En 2025, la production d’acier brut y a chuté d’environ 10 %. Des sites emblématiques ferment ou se vident de leur substance. Les géants de la sidérurgie invoquent tous des coûts énergétiques devenus incompatibles avec toute activité lourde. L’automobile, pilier du Mittelstand et vitrine du savoir-faire allemand, suit la même pente. De 5,6 millions de véhicules produits en 2017, l’Allemagne est tombée à un peu plus de 4 millions en 2025. La trajectoire 2026 glisse vers 3,4 millions.

Il ne s’agit pas de défendre un passé révolu, mais de rappeler une évidence matérielle. Une économie décarbonée exige plus d’acier, plus de cuivre, plus de chimie, plus de machines, plus d’infrastructures. On ne bâtit ni hydrogène, ni réseaux intelligents, ni batteries, ni éoliennes sur un désert industriel. La transition verte suppose une base productive robuste. Or, en 2026, l’Allemagne détruit plus de capacités qu’elle n’en crée.

La pathologie est importée : choc énergétique, incertitude géopolitique, inflation normative. Le moteur n’est pas grippé, mais son carburant lui a été retiré.

Une faillite politique

L’Allemagne porte évidemment sa part de responsabilité : sortie précipitée du nucléaire, illusion d’un gaz russe éternellement bon marché, inertie administrative chronique. Ces erreurs qui auraient pu être corrigées ont été figées, puis amplifiées par une architecture européenne devenue incapable d’arbitrer entre morale, géopolitique et survie économique.

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La rupture avec la Russie après 2022 fut un tournant historique – qui pouvait se justifier moralement- mais qui fut gérée avec une légèreté sidérante. La destruction des pipelines Nord Stream – dont les responsabilités demeurent taboues – a scellé une dépendance durable au gaz liquéfié américain, structurellement plus cher. En 2026, l’industrie allemande paie toujours ce choc : énergie coûteuse, volatilité chronique, perte d’avantage comparatif.

Se superposé une transition verte pensée à Bruxelles comme une liturgie normative plutôt que comme une politique industrielle. Si les objectifs climatiques ne sont pas en cause, leur mise en œuvre est incontestablement dogmatique. Taxes carbone, normes environnementales, obligations de transformation s’empilent sans stratégie productive crédible. Les usines ferment plus vite qu’elles ne se transforment.

Fuite en avant assumée et incarnée par Ursula von der Leyen qui se décline en sanctions prolongées, en durcissement réglementaire, en centralisation stratégique. Les capitales suivent, Berlin en tête, en dépit d’une Allemagne – première puissance économique du continent- se comportant néanmoins en exécutant discipliné.

Le contraste est cruel : pendant que Washington, sous une administration Trump II ouvertement protectionniste, subventionne massivement son industrie, l’Europe contraint la sienne. Les entreprises allemandes investissent davantage au Texas qu’en Rhénanie.

La fracture sociale

Les conséquences ne sont plus abstraites. Collectivités exsangues, bassins industriels sinistrés, classes moyennes inquiètes. La colère politique enfle. En Rhénanie-du-Nord-Westphalie, bastion historique de la CDU, l’AfD dépasse les 25 %. À l’Est, elle est hégémonique. Chez les jeunes urbains, la radicalité bascule à gauche.

Pas un accident, car la désindustrialisation détruit plus que des emplois. Elle pulvérise le contrat social allemand fondé sur la stabilité, sur la compétence, sur la prospérité partagée. Les élites ouvrent un boulevard aux forces antisystème dès lors qu’elles expliquent que “la douleur est nécessaire” au nom d’objectifs abstraits. Une union promettant la prospérité et délivrant la décroissance ne conserve pas la loyauté de ses peuples. En affaiblissant son moteur, l’Union Européenne fragilise peut-être irrémédiablement son propre projet.

Sortir de l’aveuglement

Fin 2025, le chancelier Friedrich Merz lance un plan d’investissements pouvant atteindre 500 milliards d’euros pour “sauver l’industrie”. Intention juste et louable. Las, ce plan bute sur l’architecture européenne elle-même. Sans assouplissement durable des règles budgétaires – règle d’or d’investissement, mutualisation partielle, rôle accru de la Banque européenne d’investissement – tout restera dans le registre du symbolique. L’Europe sait mobiliser des centaines de milliards pour stabiliser la finance, mais hésite à le faire pour sauver sa base productive.

Trois ruptures s’imposent :

  • Pragmatisme énergétique. Non pour renoncer au climat, mais pour hiérarchiser dans le temps. Sécuriser des sources abondantes et bon marché – nucléaire compris – afin de préserver l’appareil productif pendant la transition.
  • Désescalade stratégique. Non pour capituler face à Moscou ni abandonner l’Ukraine, mais pour reconnaître qu’on ne mène pas une guerre longue en sabotant sa propre base énergétique. L’autonomie n’est pas la morale ; elle en est la condition matérielle. La morale ne produit pas de kilowattheures.
  • Débureaucratisation. Non pour dissoudre l’Union, mais pour restituer au politique la primauté sur la norme, et substituer à la religion réglementaire une véritable politique industrielle.

L’illusion européenne ne s’arrête d’ailleurs pas à l’énergie russe. Elle se prolonge dans une dépendance croissante à la Chine pour les terres rares, les aimants permanents, les composants des batteries et des éoliennes. L’Europe prétend s’émanciper géopolitiquement tout en confiant à Pékin les nerfs de sa transition verte, mais remplace une vulnérabilité par une autre et confond vertu stratégique avec fragilité réelle.

L’Allemagne ne teste pas la patience de l’Europe : elle en révèle la faillite stratégique. Une union sacrifiant son cœur industriel sur l’autel de postures morales et de calculs géopolitiques mal maîtrisés se condamne à l’impuissance.

L’effondrement allemand n’est pas une fatalité, mais le produit de choix politiques.

______

(*) Michel Santi est macro-économiste, spécialiste des marchés financiers et des banques centrales, écrivain. Il publie aux Editions Favre « Une jeunesse levantine », Préface de Gilles Kepel. Son fil Twitter.

latribune.fr

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