OPINION. « Dix ans après le Bataclan : pourquoi le 'plus jamais ça' est une douce illusion »
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Sébastien Boussois
Jan Brouckaert
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Sébastien Boussois
Jan Brouckaert
Par Sébastien Boussois, docteur en sciences politiques (*)
Nous pensions égoïstement et présomptueusement aussi la violence du monde tenue largement à distance, réservée à d’autres latitudes lointaines, d’autres peuples « habitués » à la violence, d’autres tragédies . Pour les autres mais pas pour nous ! Et puis finalement, la haine et le sang se sont installés chez nous, en plein cœur de la vie nocturne, au détour d’une terrasse ou d’un concert, dans le rire et l’alcool, la musique et les paroles, la jeunesse et son insouciance…
La France était devenue, aux yeux de terroristes apprentis sorciers, la cible idéale : pays impie, colonisateur, protecteur de juifs, patrie de la laïcité honnie. Et dans le même temps, un symbole plus vaste, celui de l’Occident à abattre. Le drapeau bleu-blanc-rouge est devenu rouge sang. Ces jeunes qui ont frappé étaient moins des soldats que des voyous reconvertis pour une large partie d’entre eux, passés par la prison pour de petites affaires, recyclés en martyrs par des recruteurs qui ont su transformer leur ressentiment en mission. Le terrorisme n’a pas besoin de théologiens ou même de spécialistes de l’islam : il suffit de névroses, de rancœurs, de vide, pour transformer ces personnages zéro en personnages héros comme le décrivait si bien le psychanalyste Fethi Benslama.
Chaque 13 novembre, chacun se souvient où il était. Ce jour-là, j’étais à Auschwitz-Birkenau. Le parallèle n’est pas une facilité, mais il dit quelque chose de cette continuité du meurtre par conviction sur des innocents. On peut traverser des ruines de bâtiments en brique rouge, des rails usés d’avoir trop servi, des miradors rouillés d’avoir trop surveillé, et ne jamais comprendre comment des humains décident de tuer des innocents pour des abstractions. Rien n’explique vraiment pourquoi des jeunes venus écouter un concert un soir d’automne deviennent des victimes à sacrifier. Dix ans plus tard, la salle de concert de l’absurde demeure. Pire que du théâtre.
Ce que nous avons répété depuis – « plus jamais ça » – n’a plus de prise. La France vit aujourd’hui dans un climat saturé de colère, de ressentiment, d’épuisement collectif. Le réservoir de haine est plein. L’argumentaire était déjà prêt : la France serait islamophobe, colonialiste, complice d’Israël, ennemie de l’islam. C’est ce cocktail qui, à l’époque, a alimenté le désir de frapper. Il n’a pas disparu, il a muté.
On aime encore se raconter que la menace venait de l’extérieur. Certes le détonateur était à l’extérieur mais c’est faux. Elle était intérieure. Elle l’est toujours. Les auteurs du 13 novembre n’étaient pas des étrangers, mais des « enfants du pays », mais qui n’ont jamais voulu ou jamais pu en faire partie. C’est cela qui nous terrifie encore : l’idée qu’une partie de la nation pouvait retourner ses armes contre elle-même.
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La menace, dix ans après, n’a pas reculé. Elle s’est dispersée. Elle est moins spectaculaire, mais plus difficile à détecter. Le djihadisme n’est plus une organisation, c’est une atmosphère. On a relégué l’islamisme dans la pile des « causes » à risque, entre ultra-droite, ultra-gauche, éco terrorisme, conspirationnisme, néo-messianisme, folie personnelle. Mais dans le monde réel, du Sahel au Levant, il continue de frapper. La France n’est qu’un fragment de ce champ de bataille, mais un fragment symbolique : celui de la liberté affichée d’être soi-même. Ou presque. Rien n’a vraiment été résolu. Ceux qui ont inspiré les attentats sont encore là, sous d’autres formes. Certains ont été libérés de prison et sont repartis combattre, d’autres se font discrets attendant la prochaine occasion et la prochaine fenêtre d’opportunité pour reprendre le combat contre nos valeurs. Beaucoup de ceux qui ont été emprisonnés pour radicalisation avant 2018 et la chute de Daech sont déjà sortis. La récidive est une probabilité, pas une hypothèse, quand on sait que le taux de récidive est de 63% dans les cinq ans suivant la sortie du monde carcéral. Les banlieues ne se sont pas apaisées et il n’y a guère de raison pour cela. Le sentiment de fracture n’a pas diminué. Le discours victimaire qui a servi de carburant hier n’a pas disparu : il s’est réinstallé, en silence. L’adhésion aux valeurs républicaines n'a jamais été aussi faibles dans certaines communautés.
Le 13 novembre n’est donc pas un simple souvenir. C’est un avertissement.
Dix ans après, il ne s’agit pas uniquement de se consoler.
Il s’agit aussi de ne pas s’illusionner.
À Paris, ce soir-là, nous avons cessé d’être spectateurs du monde. Nous en sommes redevenus un champ de bataille humain et idéologique.
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(*) Docteur en sciences politiques, chercheur monde arabe géopolitique relations internationales, directeur de l'Institut Géopolitique Europeen (IGE), associé au CNAM Paris (Equipe Sécurité Défense), à l'Observatoire Géostratégique de Genève (Suisse). Consultant médias et chroniqueur.
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