Classer ce bâtiment, l’appartement de Jacques Prévert niché au fond de la cité Véron à Paris, derrière le Moulin-Rouge, au titre des monuments -historiques ! Telle est la requête envoyée comme un SOS fin novembre à la ministre de la Culture. Du Prix Nobel de littérature Patrick Modiano au musicien Matthieu Chedid en passant par le réalisateur Jean-Pierre Jeunet (lire ci-contre) ou l’acteur François Cluzet, une centaine de personnalités des arts et des lettres ont signé la lettre ouverte adressée à Rachida Dati pour lui demander de « sanctuariser » ce lieu exceptionnel.
Si les milieux de la culture s’inquiètent de l’avenir de l’appartement où Jacques Prévert a vécu de 1955 à 1977, c’est parce que la demeure du poète est menacée par les projets d’extension de la société du Moulin Rouge, propriétaire du célèbre cabaret et de l’ensemble immobilier attenant. Officiellement, il s’agit de « réhabiliter la salle historique où se produisait Mistinguett » dans les années 1920, séparée du fameux appartement par une grande terrasse que Prévert partageait avec son voisin Boris Vian dont le logement, également conservé en l’état, est promis au même sort…
Impossible d’en savoir plus sur cet « investissement de plusieurs millions d’euros sur cinq à dix ans » encore flou : Jean-Victor Clérico, directeur général du Moulin-Rouge, fait répondre qu’il « ne donne plus d’interview » : « Nous sommes en période de conciliation avec les parties prenantes. »
Les parties prenantes ? Outre les appartements Prévert et Vian, l’école de danse du rez-de-chaussée, l’Académie des arts chorégraphiques, est aussi invitée à quitter ses locaux de 480 mètres carrés. Petite-fille de Jacques Prévert, Eugénie Bachelot Prévert a reçu par huissier de justice le 29 septembre 2025 une lettre lui signifiant que son bail (le loyer s’élève à 10.000 euros par trimestre), arrivé à échéance fin 2024, ne serait pas renouvelé. « Nous devons partir le 31 mars 2026 », précise la présidente de l’association Chez Jacques Prévert, qui organise deux visites guidées par semaine pour des groupes de 15 à 20 personnes, au tarif de 15 euros.
Nous sommes en période de conciliation avec les parties prenantes.
Jean-Victor Clérico, directeur général du Moulin-Rouge
Rien n’a bougé dans le bureau lumineux de l’auteur des Feuilles mortes (1946), dont les étagères remplies de livres (Proust, Zola, Baudelaire…) sont garnies d’un fatras de curiosités : photo de Brigitte Bardot par-ci, carte postale à l’effigie de Paul VI qui fait pouet pouet par-là… Dans la salle à manger, un fac-similé remplace le portrait de Prévert par Picasso, déposé en lieu sûr. Mais dans la chambre de sa fille Michèle dite Minette, le lit à baldaquin d’Esmeralda-Gina Lollobrigida dans Notre-Dame de Paris (1956) est toujours là.
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La demeure du poète, dans laquelle il a vécu de 1955 à 1977, est menacée par les projets d’extension de la société du Moulin Rouge, propriétaire du célèbre cabaret et de l’ensemble immobilier attenant. (Crédits : LTD/Association Chez Jacques Prévert)
Réaménagé à l’époque par l’architecte Jacques Couëlle et le décorateur Alexandre Trauner, l’appartement, qui abrite aussi les archives de l’artiste, est resté dans son jus. Et c’est sans doute ce qui émeut les défenseurs du patrimoine dont la pétition en ligne réclamant « une protection patrimoniale appropriée » a recueilli plus de 7.100 signatures depuis le 22 novembre – celle visant à sauver le logement de Boris Vian compte plus de 7.800 signataires.
Si le dialogue n’est pas rompu, Eugénie Bachelot Prévert – qui a déposé le 8 octobre à la direction régionale des affaires culturelles (Drac) d’Île-de-France une demande de protection de l’appartement au titre des monuments historiques – n’est pas sortie rassurée de son rendez-vous avec Jean-Victor Clérico le 5 novembre : « Il m’a demandé d’arrêter de parler aux médias, raconte-telle. Le projet est très flou. Au-delà de la rénovation de la salle Mistinguett, je pense que l’enjeu, c’est la terrasse autour de laquelle pourrait se déployer – ce n’est qu’une supposition – une cité des métiers d’art inhérents au cabaret : broderie, plumasserie… Mais démolir l’appartement de mon grand-père pour le [reconstituer] ailleurs serait une grave erreur. »
Au ministère de la Culture, on assure « échanger avec les ayants droit de Jacques Prévert, ceux de Boris Vian et les propriétaires du Moulin-Rouge afin qu’une solution soit trouvée permettant le développement du projet du cabaret tout en veillant à sauvegarder le patrimoine lié à ces deux écrivains emblématiques ».
Un compromis est-il possible ? « Sans tomber dans la guerre des patrimoines, spectacle vivant d’un côté, littérature de l’autre, il faut concilier deux impératifs : le développement de l’activité du cabaret et la conservation in situ de ces deux maisons d’artistes », conclut l’architecte Bertrand Monchecourt, président de l’association Montmartre patrimoine mondial, qui se bat pour faire classer la Butte à l’Unesco.
Jean-Pierre Jeunet : « C’est un lieu habité » Le réalisateur du Fabuleux Destin d’Amélie Poulain (2001), a signé la lettre ouverte adressée à la ministre de la Culture
Connaissez-vous l’appartement de Jacques Prévert ? Oui, j’ai eu l’honneur il y a quelques années de m’asseoir dans son fauteuil à son bureau et j’ai senti les vibrations ! Ce lieu qui est resté intact est habité. Eugénie Bachelot Prévert, la petite-fille du poète, n’a touché à rien, ni au bureau ni aux bouquins. En fait, j’habite dans le quartier, pas loin du Café des 2 Moulins. Personnellement, je suis sensible à l’œuvre de Prévert. Et j’ai adapté en film d’animation, avec Romain Segaud, son célèbre poème Deux escargots s’en vont à l’enterrement d’une feuille morte.
Que vous inspire la possible disparition du lieu ? Je trouverais vraiment dommage de sacrifier l’appartement de Prévert ainsi que celui de Boris Vian juste pour que le Moulin Rouge puisse s’agrandir, attirer plus de touristes et faire plus d’argent ! Avec sa terrasse derrière les ailes du cabaret, ce logement unique est un élément de notre patrimoine national, décoré par Alexandre Trauner, qui faisait aussi les décors des films dont Jacques Prévert écrivait les scénarios. J’ai d’ailleurs dans ma collection les originaux des tableaux que Trauner a réalisés pour Le jour se lève, Hôtel du Nord, Les Enfants du paradis, de Marcel Carné – et même ses gribouillis, ses carnets de croquis.
Pourquoi avez-vous signé la lettre ouverte ? Pour demander à la ministre de procéder au classement de l’appartement de Jacques Prévert au titre des monuments historiques. Une telle protection qui sauverait ce site patrimonial de la destruction, ce serait cool ! La ministre connaît son boulot… Ensuite, le Moulin-Rouge doit pouvoir cohabiter avec ses locataires et en tout cas se débrouiller pour que ce lieu de mémoire ne s’évanouisse pas dans les gravats.