Le couvent des Augustins, la Fondation Bemberg et le Château d’Eau : notre visite guidée de la Ville rose à travers des trésors de la sculpture, de la peinture et de la photographie.
Attention aucun danger. Alerte rouge euphorique, la culture est partout dans la Ville rose. Des hauts clochers octogonaux de la ville, pas de carrières de pierres blanches en vue mais beaucoup d’argile, celui de la Garonne. Idéal pour fabriquer des briques. La cité en est parée. Étape majeure sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle, Toulouse compte des dizaines d’églises et couvents dont celui des Augustins, devenu le musée des beaux-arts.
Les belles des Augustins. À l’intérieur du musée, les cyprès griffent le ciel. Un nombre impressionnant de femmes dénudées attendent le visiteur, peintures misogynes comme celle réduisant Cléopâtre, redoutable femme politique, en beauté qui meurt à poil (tableau de Jean-André Rixens). « Couvrez ce sein que je ne saurais voir », dit Tartufe. « Regardez ce sein que vous devez voir », aurait pu dire Antoine Rivalz (1667-1735), LE peintre de Toulouse, qui représente à son tour Cléopâtre un sein ostensiblement dehors.
Cela amuse tout en indisposant la directrice du musée, Laure Dalon. Celle-ci propose de s’attarder sur les femmes exposées, une des pistes possibles pour évoluer dans le musée. La vision misogyne des femmes est contrée par certaines artistes essentielles comme Élisabeth Vigée Le Brun (1755-1842) qui peint le portrait d’une baronne férue d’opéra ou Berthe Morisot (1841-1895) qui offre celui d’une jeune fille sérieuse aux cheveux longs assise sur un banc, un éblouissement.
Chaque musée révèle un trésor. Dans ses pensées, fumant une cigarette, indifférente à notre présence, voici une femme libre peinte par Amélie Beaury-Saurel en 1848. La force et délicatesse du tableau font frémir la peau et frétiller la pupille. On avance. Aux Augustins, dix siècles d’art contemplent le visiteur.
De nombreuses sculptures rappellent que Toulouse en fut un berceau, de Nicolas Bachelier (1487-1556), surnommé le Michel-Ange toulousain, à Alexandre Falguière (meilleur ennemi-ami de Rodin), fondateur de l’école toulousaine de sculpture. Un immense tableau de Corot immobilise. Un paysage bucolique vibre grâce aux taches rouges que Corot glisse toujours dans ses tableaux, cœurs à peine visibles qui donnent vie à ses œuvres. Grâce à Corot, Toulouse voit rouge.
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Une expo temporaire consacrée à Joaquín Sorolla
Pour le blanc, changement d’adresse. Y a de la joie à la Fondation Bemberg. Contempler l’hôtel d’Assézat, palais Renaissance où loge la Fondation, est une délectation. Georges Bemberg (1915-2011) eut la chance de naître avec de l’argent et d’écouter les coups de son cœur. Chaque palpitation érudite et éclectique conduisit l’intellectuel discret à une acquisition, d’où l’incroyable diversité des œuvres présentées.
Merci, Georges ! Il aima la Venise de Canaletto, Guardi, Longhi. Ils sont exposés. Il s’enthousiasma pour les Flamands et les Allemands. Pieter De Hooch et Lucas Cranach l’Ancien y sont. Georges s’intéressa aux portraitistes français, à la période fauve, aux pointillistes. Ils y sont aussi. Mieux vaut arrêter là, le vertige est total. Et le bonheur est là. Le musée abrite plus d’une trentaine d’œuvres de Bonnard. Ses couleurs, la sensualité des sujets peints, la délicatesse de la matière utilisée conduisent à des émotions douces et joyeuses.
Pas loin, voici LE BONHEUR en personne. Il triomphe grâce à l’exposition temporaire consacrée au peintre de l’Espagne voisine : Joaquín Sorolla (1863-1923). Pas peur fière de « son » exposition, la directrice de la Fondation, Ana Debenedetti, est emportée par des toiles éblouissantes de tendresse, virevoltantes de joie, caressantes comme le soleil, piquantes de plaisir comme les embruns de la mer, le décor principal de Sorolla.
Écume, nuages légers, tenues estivales : Sorolla aime le blanc, il le mâtine de mille et une nuances...
Aucune naïveté dans son œuvre mais le choix, la détermination de représenter le bonheur qu’il s’acharne à vivre. Le bonheur, c’est du boulot. Sorolla perdit ses parents très tôt, fut élevé par son oncle et sa tante sans argent. L’autodidacte voulut être peintre et père. Il le fut. Il fait presque toujours beau dans ses tableaux. Ses personnages en profitent. Pieds dans l’eau pour un gamin, amusement entre femmes qui brodent au bord de l’eau, promeneurs se laissant lécher par le vent ; grâce à Sorolla, les vagues sont entendues, le vent s’amuse.
Tout est là ? Pas du tout. Sorolla réalise une prouesse. Il parvient à ce que ne nous manquent pas les visages qu’il esquisse seulement, ne peignant que silhouettes et attitudes qui suffisant à exprimer le bonheur. On devine même celui qu’il a de peindre. Écume, nuages légers, tenues estivales, Sorolla aime le blanc. Il le mâtine de mille et une nuances. L’exposition est indispensable pour découvrir le pas assez connu Sorolla.
Créations hallucinantes, hilarantes et poétiques
Pour le noir et blanc, changement d’adresse. Le Château d’Eau, phare de la photo d’auteur. Au bord de la Garonne, à côté du Pont-Neuf, un château d’eau ressemble à un phare. Le Château d’Eau n’en est plus un et n’a jamais été un phare mais il est devenu un des hauts lieux de la photographie d’auteur, bien caché par les hauts platanes. Le rond Château d’Eau abrite des rectangles, des photos, un défi totalement réussi. Un Château d’Eau idéal pour se rafraîchir le corps et dynamiser l’esprit. Le seul endroit où tourner en rond est un plaisir.
Le lieu est devenu un repère dans le monde de la photographie. De quoi rendre fière sa volubile directrice, Magali Blénet, qui ne manque pas de rappeler que derrière le Château d’Eau il y eut un Toulousain, Jean Dieuzaide, photographe, militant pour la reconnaissance de la photographie d’auteur. Au Château d’Eau, rien que des photos audacieuses qui ne témoignent pas, défient le réel, s’en amusent, emportent loin l’imaginaire et dont les créations esthétiques s’approchent de la peinture. Hallucinantes, hilarantes, poétiques, surréalistes sont les photos du temporairement exposé Chema Madoz, photographe espagnol contemporain.
À partir de ce qui est autour de lui, de nous, il assemble, modifie la fonction des objets qu’il met en scène. Il change leur nature en créant des absurdités, des illusions de possible comme cette échelle posée sur un miroir qui peut laisser penser qu’il est traversable. Madoz sait magnifiquement travailler les noirs et les blancs de ses photos. Décidément, la Ville rose en voit de toutes les couleurs.
Muséedes Augustins, 21, rue de Metz. FondationBemberg, exposition « Joaquín Sorolla – Maître de la lumière », jusqu’au 13 septembre. Catalogue « Joaquín Sorolla, peintre de la lumière », Éditions In fine/Fondation Bemberg, 144 pages, 32 euros. Le Château d’Eau, exposition Chema Madoz, jusqu’au 23 août. Le Nouveau Printemps, festival de création contemporaine, du 29 mai au 28 juin. Artiste associée : Rossy de Palma.