ENTRETIEN — Dans trois jours, Costa-Gavras fêtera ses 92 ans. Assis dans son salon parisien, celui que l’on surnomme « Costa » a l’allure belle et le discours affuté.
Comme un facétieux contre-pied au titre de son nouveau film, Le Dernier Souffle, le réalisateur franco-grec s'est livré avec courage et entrain à une lumineuse quête de vérité sur la fin de vie. Alors qu'il va recevoir un César d'honneur pour l'ensemble de son œuvre à la fin du mois, l'auteur de Z, Missing ou Amen apparaît apaisé et même revigoré d'avoir enfin affronté notre finitude. Entretien avec un nonagénaire plein de projets et qui n'élude pas les questions polémiques.
LA TRIBUNE DIMANCHE — Réaliser Le Dernier Souffle, était-ce la meilleure façon pour vous d'exorciser la mort ?
COSTA-GAVRAS — J'arrive à un âge qui s'en approche, il ne faut pas se raconter d'histoires... Depuis quelques années, je vois mes collaborateurs et mes amis partir, comme le producteur Jacques Perrin récemment. Donc je me dis qu'il faut anticiper : je veux que ça se passe autant que possible dans la dignité et dans la paix. Je sais que c'est facile à dire et difficile à faire, mais c'est important de s'y préparer.
On y pense sans y penser... En lisant le livre que mon ami Régis Debray a écrit avec Claude Grange [Le Dernier Souffle] j'ai découvert un monde inconnu de moi : les soins palliatifs. Ce sont des endroits formidables où les patients sont entourés d'infirmières et de docteurs qui s'occupent d'eux. D'habitude, à l'hôpital, le médecin reste debout, dit ce qu'il faut faire, et on obéit... Là, au contraire, il s'assied à la hauteur du patient et lui prend la main pour discuter. C'est pour leur rendre hommage que j'ai décidé de faire jouer de vraies infirmières et docteurs dans le film.
Mourir, ça s'apprend ?
Il faut faire l'effort de l'apprendre. Entendez-moi bien : la mort est toujours un scandale ! On ne demande pas à naître, on vit, on est heureux - ou pas - et puis d'un coup c'est fini ! Mais ce film m'a complètement apaisé... Il faut se préparer à sa mort pour qu'elle soit digne, en commençant par éliminer la peur, et regarder en face l'inévitable. J'ai surtout voulu faire un film sur la vie, et j'ai eu la chance d'avoir de très bons acteurs pour cela. Sans l'implication du philosophe hypocondriaque [Denis Podalydès] et la bienveillance du médecin [Kad Merad], cela serait resté une visite « touristique » de ce service. Kad Merad, qui est très hypocondriaque lui-même, a dû lutter pour jouer cette tranquillité, car les docteurs des soins palliatifs sont des « petits dieux » : ils savent qui va mourir et quand, donc ils prennent leur temps, n'ont pas à courir d'un patient à l'autre pour une urgence.
J'ai été conforté au décès volontaire de Christiane Hessel. Comme elle, je me dis qu'il faut savoir s'arrêter avant d'être un poids... Mais c'est une décision très personnelle.
Pour démêler le sujet de la mort, vous convoquez la blouse blanche et le philosophe, mais pas la religion... Elle ne vous est d'aucune aide ?
J'admire les gens qui croient. La religion est une forme de préparation à mourir et de consolation... Alors, quand on ne croit pas, il faut trouver d'autres moyens pour s'apaiser. Moi, je ne crois pas alors que je viens pourtant d'une famille très chrétienne : ma mère allait à l'église, on parlait du ciel... Mais en grandissant, j'ai bien vu qu'il n'y avait rien là-haut ! J'ai également voulu montrer que, souvent, ce sont les proches qui n'acceptent pas la mort du malade et veulent tout faire pour le sauver, ce qui est un peu naïf car à un moment, il n'y a plus rien à faire. Ils mettent en difficulté les docteurs et aussi le patient qui sait, lui, que c'est la fin : il doit gérer la douleur corporelle et morale, auxquelles s'ajoute le « déni » de sa famille.
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Kad Merad est remarquables dans le nouveau film de Costa-Gavras. (Crédits : LTD/Bac films)
Justement, le personnage joué par Charlotte Rampling, lucide, veut décider de sa propre mort... À travers elle, vous plaidez pour le suicide assisté ?
Absolument. J'ai été conforté dans mon point de vue par le décès volontaire de Christiane Hessel [épouse de Stéphane Hessel, qui a décidé de mourir à 96 ans pour ne pas « être un poids pour les autres et la société »]. Comme elle, je me dis qu'il faut savoir s'arrêter avant d'être un poids... Mais c'est une décision très personnelle. C'est en voyant une photo de Charlotte Rampling, hiératique, pieds nus devant ses peintures, que j'ai su qu'elle était le personnage ! Je lui ai proposé le plus petit rôle de sa carrière, pensant qu'elle refuserait, mais elle a dit oui. Et elle joue parfaitement ce rôle très difficile, où elle affirme qu'elle ne veut plus vivre, comme plein d'autres gens qui vont en Suisse pour la même chose... Il faudrait pouvoir le faire en France !
Le débat sur la fin de vie est sans cesse repoussé. Est-ce qu'on manque de courage politique pour trancher cette question ?
Sûrement. Nous parlons de personnes qui sont dans un état tel qu'ils veulent en finir. Il y a aussi des gens qui arrivent à un stade où plus rien ne marche : ni le corps ni la tête. Il faudrait créer un endroit où, quand nous sommes encore en pleine possession de nos moyens, nous pourrions dire : « Si j'arrive un jour à telle situation, je veux en finir », et que l'État obéisse à cette volonté. C'est déjà le cas en Espagne, aux Pays-Bas, au Canada ! Le Dernier Souffle est donc un film profondément politique. Je pensais que la loi allait aboutir avant la dissolution de l'Assemblée nationale en 2024... Je ne comprends pas pourquoi nous devons encore aller à l'étranger pour partir dignement. Nous avons beaucoup de liberté dans notre vie, nous devrions au moins pouvoir la terminer comme nous l'entendons. Il faut préparer légalement la fin de vie, que l'on puisse choisir entre euthanasie et soins palliatifs.
La Cinémathèque n'est pas un endroit de misogynie comme on l'accuse : c'est faux et inacceptable d'entendre cela.
Des réalisateurs comme Manoel de Oliveira ou Alain Resnais ont travaillé jusqu'au bout... À 91 ans, avez-vous d'autres projets de film ?
J'aimerais encore en faire beaucoup ! Par exemple, je voudrais montrer comment nous sommes passés du communisme au socialisme puis au capitalisme et maintenant au « milliardisme » : ces milliardaires qui dirigent la société et ont pris le pouvoir. Où allons-nous ? Les premiers résultats ne sont pas positifs... C'est un sujet énorme, il faudrait trouver la bonne histoire pour le raconter : je le ferais si j'avais 60 ans, mais je n'en ai pas le temps. Je vais donc en traiter d'autres, plus petits mais aussi intéressants... et j'ai déjà celui du prochain !
Denis Podalydès joue le rôle de l’écrivain Fabrice Toussaint. (Crédits : LTD/Bac films)
Le mouvement MeToo incite à revoir les anciens films en tenant compte des évolutions de la société. Tel Le Dernier Tango à Paris, qui comprend une scène de viol et dont la Cinémathèque, dont vous êtes le directeur, a annulé la projection à la suite d'une polémique. Comprenez-vous ce point de vue ?
C'est un dilemme. La date de réalisation des films n'est pas apparente, les personnes qui vont les voir ne connaissent pas leur histoire ; ils les regardent comme s'ils avaient été tournés aujourd'hui. Avec ce film, nous n'avons pas été suffisamment prudents, intelligents ou clairvoyants pour le voir... Cela a créé une polémique à la fois juste et injuste, parce que la Cinémathèque n'est pas un endroit de misogynie comme on l'accuse : c'est faux et inacceptable d'entendre cela. Il y a eu des fautes et nous allons les corriger : nous en discutons sérieusement, car il est vrai qu'il fallait faire davantage pour expliquer le contexte dans lequel certains films ont été réalisés.
Entre l'écrivain hypocondriaque et le médecin bienveillant des soins palliatifs, le dialogue est ardent et foisonnant : le premier a soif de réponses sur la fin de vie, le second lui est reconnaissant de pouvoir enfin dispenser son précieux savoir appris auprès des mourants. Faut-il dire la vérité aux malades ? Comment gérer sa douleur et celle des proches ? Faut-il pouvoir décider de sa mort ou tenter de guérir à tout prix ? Comment célébrer un être au crépuscule de sa vie ? Est-ce que mourir, ça s'apprend ? Autant d'interrogations que Costa-Gavras affronte et illustre avec pudeur, sans plaidoyer ni leçon mais en prenant appui sur l'essai commun du philosophe Régis Debray et du médecin Claude Grange (Le Dernier Souffle - Accompagner la fin de vie, Gallimard). À travers les histoires des patients du service, il met en lumière ces moments que la société cache mais que tout le monde traversera un jour. À travers ce duo que tout oppose mais qui fonctionne à merveille, on rit au milieu des larmes, on s'émeut en redonnant de la dignité aux êtres chers qui vont nous quitter et l'on s'interroge sans pathos sur cette question essentielle de la fin de vie. Un Costa-Gavras émouvant et d'une grande humanité.
Le Dernier Souffle, de Costa-Gavras, avec Denis Podalydès, Kad Merad, Marilyne Canto, Charlotte Rampling, Hiam Abbass, Karin Viard. 1 h 39. Sortie mercredi.