Villa Médicis : immersion dans la dolce vita des artistes en résidence à Rome

La villa Médicis avec vue sur la basilique Saint-Pierre et le Vatican.
LTD/M3 Studio

La villa Médicis avec vue sur la basilique Saint-Pierre et le Vatican.
LTD/M3 Studio
Là-haut sur la colline, en plein cœur de Rome, s’étire un étrange village, la villa Médicis. Indifférents aux rumeurs de la ville se dressent discrètement palais et jardins, maisons et ateliers où l’art se voit, se devine, se partage, s’invente, se respire. La villa Médicis n’est pas une belle endormie, mais une belle effervescente. La dolce vita pour les 16 pensionnaires annuels (choisis sur plus de 700 dossiers) et des résidents de passage, la dolce vita certes, mais pas des vacances romaines.
La villa Médicis est un monde hors du temps, à part. Ex-pensionnaire, Sam Stourdzé, enfant joyeux et imaginatif ainsi qu’habile directeur de l’Académie de France à Rome, appellation contrôlée de la villa Médicis, accueille dans son immense bureau, avec vue sur Rome et le Vatican. « La beauté de l’endroit, la liberté mentale qu’offre la villa étirent le temps, favorisent sa distorsion… Dans ce lieu hautement patrimonial s’invente demain. Les Romains ont créé la notion d’otium, moment oisif qui ne relève pas de la notion de negotium, de commerce. »
De la réflexion naît l’action. La villa est une centrifugeuse à idées, à recherches, à réalisations qui ne se devine pas. Voulue par Louis XIV, installée sur la colline en 1803 par Napoléon, la villa Médicis est un lieu protecteur et diffuseur des arts, une halte de haute altitude intellectuelle juchée à 60 mètres au-dessus du sol romain.
En face, la cité-État du Vatican, narguée par la villa Médicis depuis que le cardinal Ferdinand de Médicis avait acquis la propriété en 1576 avec vue sur ses ambitions : être pape. Il ne le sera pas, appelé à régner sur la Toscane. La famille plia bagage, emportant ses trésors, laissant des dizaines de niches orphelines que des œuvres contemporaines pourraient, devraient un jour désennuyer.
La façade qui donne sur les jardins met la Renaissance en féerie. Les jardins sont piqués de citronniers généreux, animés de fontaines alléchantes, parsemés de pins anciens. Le palais offre des salons aménagés et peints en partie par Balthus, qui en fut le directeur. L’aventure villa Médicis n’est pas un luxe mais une nécessité que la République s’accorde, considérant encore la culture comme une composante existentielle de son identité, de son architecture, de son rayonnement.
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La liste des ex-pensionnaires donne le vertige : Fragonard, David, Ingres, Matisse, Balthus, Soulages, Buren, Boltanski, Calle, Jospin, Othoniel pour les arts plastiques, Garnier et Perrault pour l’architecture, Berlioz, Gounod, Debussy, Messiaen, Dutilleux, Dusapin pour la musique, Gide, Echenoz, Sciamma, Zlotowski pour l’écriture. Ils ont semé et récolté à la villa.
Au fond d’une allée, à côté de niches sans sculptures et de murs magnifiquement fissurés, un atelier parfaitement rangé avec une immense verrière et vue sur les jardins de la villa Borghèse voisine. Thu Van Tran est l’artiste-gros poisson de la promotion qui a décidé de retourner dans son océan, l’art, afin d’y écrire son avenir. Voix douce, pensées fermes et ambitions claires, elle a voulu la villa Médicis pour se mettre en point de suspension, ne pas être avalée par la vie de famille, la vie parisienne et le succès, déjà collectionnée par François Pinault et représentée par la galerie Almine Rech.

Une immense toile vierge dévore l’atelier. L’artiste en fera une fresque, sa chapelle Sixtine, son œuvre majeure. Le gigantesque support est encore vide de tout jusqu’au jaillissement, imprévisible. Au sol, des toiles dans lesquelles peinture et minéraux (cherchés savamment partout) ont fusionné. La matière pleure, se déchire. Déchirée, Thu Van Tran le fut, arrachée à son Vietnam natal. L’artiste s’est enracinée à la villa Médicis pour mieux s’alléger de son passé et inventer son demain.
Paul Maheke occupe un atelier qui fut celui d’Ingres. Passionné par ce qui relève de l’identité des hommes, il s’intéresse au racisme, au rejet, à la peur de la différence qui concerne les vivants jusqu’à bafouer leur mort. Au programme : disparition de corps, pas d’enterrement, traces effacées. La capitale regorge de tombes, de catafalques, de sépultures que le jeune homme traque. Les morts romains entreront dans son œuvre.
La villa lui permet de disparaître et apparaître quand il le souhaite. Y résider, c’est apprendre à faire avec ou sans les autres. Prendre garde à la promiscuité, elle peut rapprocher comme étouffer. L’illustre label villa Médicis est une sacrée piste de décollage. Reste ensuite à voler, à donner existence à ses projets. Argent et soutien logistique et moral sont les nerfs de toute réalisation. Il en faut pour « l’après-villa ». Depuis toujours, l’art a eu besoin de mécènes, à commencer par les Médicis eux-mêmes. Aujourd’hui la Fondation Louis Roederer délivre deux bourses qui permettent à deux élus de mener à bien leurs rêves.
Cette année, Pierre Von-Ow, chercheur en histoire de l’art et commissaire d’exposition, et l’artiste Abdessamad El Montassir ont été choisis. Ce dernier est auteur d’installations sonores, filmiques et photographiques. Né dans le Sahara, il expose au Frac de Besançon grâce à un cofinancement de la villa Médicis, de la Fondation Louis Roederer et du Frac. Bingo ! Abdessamad El Montassir a réussi son opération urbi et orbi. Il a séduit Rome, le voici en chemin pour le reste du monde. Contrairement aux autres pensionnaires souvent en nostalgie anticipée bien avant leur sortie de la villa, il a toujours su qu’il partirait. L’homme est un nomade habitué à se détacher mais Rome restera éternellement en lui.
« J’ai expérimenté des choses. Je me suis trompé. J’ai commencé, recommencé. Le séjour fut un formidable accélérateur. J’y ai rencontré des commissaires d’exposition. Mes réflexions ont surtout erré la nuit, dans laquelle se découpent quelques pins plantés par Corot. » Une de ses « radiographies » est une représentation involontaire de son séjour. Un arbre s’extrait du noir total. Le travail d’Abdessamad El Montassir est nourri des liens mystérieux qui entrelacent l’histoire, la mémoire et la nature. En choisissant la villa Médicis, il ne s’est pas trompé de paradis. Départ de la villa non sans ramasser discrètement un citron afin de gratter sa peau une fois revenu chez soi, libérant ainsi des souvenirs savoureux.
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