« Remplacés » de Joseph Macé-Scaron, « Dictionnaire des subtilités » d'Eli Burnstein, « Détruire le monde ce soir » de Stina Jackson, « Les Mots qui font peur… et comment leur résister » de Mariette Darrigrand : découvrez notre sélection littéraire de la semaine du 29 juin 2026.
Aux urgences de l’hôpital de la Croix-Rousse à Lyon, Anatole refuse de passer un scanner. Pour le rassurer, le personnel propose d’examiner d’abord son doudou, une poupée de tissu. L’écran révèle qu’elle est remplie d’ossements humains. Depuis Chucky, on sait que les poupées figurent, avec les clowns, parmi les ressorts les plus efficaces de l’épouvante. Ainsi s’ouvre Remplacés, quatrième enquête de Paule Nirsen et Guillaume Lassire, membres du Département S.
On se croit embarqué chez Stephen King. Pourtant, le roman refuse de se laisser enfermer dans un genre, jouant sur toutes les nuances du noir. Polar ésotérique avec ses symboles à déchiffrer et ses francs-maçons. Thriller aussi, où mafia turque et meurtres gore alimentent l’intrigue. Sans oublier une touche de surnaturel.
Au cœur du récit se trouve le tulpa, un « autre soi » modelé par la seule volonté psychique. À partir de cette croyance empruntée au bouddhisme tibétain, Joseph Macé-Scaron explore toutes les figures du double (sosies, jumeaux, remplaçants, fœtus in fœtu). On pourrait alors croire à un roman des savoirs, car l’érudition irrigue le récit, qui cite aussi bien Jean-Luc Marion que Les Raboteurs de parquet de Caillebotte lorsque Paule s’attarde sur la musculature de son acolyte. Nouvelle fausse piste. Polar patrimonial, alors ? Le lecteur est entraîné des arêtes souterraines aux quartiers les plus troubles de Lyon.
Le romancier joue également avec le ressort classique de la tension sexuelle entre deux enquêteurs que tout oppose. L’intello et l’ex-militaire se rapprochent puis s’éloignent. C’est d’ailleurs Paule qui retient le plus l’attention. La chartiste spécialiste des manuscrits demeure la création la plus originale de la série. Dans ce volume, des fragments de son passé émergent et donnent une profondeur nouvelle à ce personnage. À l’image de son héroïne, Remplacés refuse les cases. Une liberté qui nous tient en haleine jusqu’à la dernière page.
« Remplacés » de Joseph Macé-Scaron, Presses de la cité, 352 pages, 22 euros. (Crédits : LTD/DR)
Mot pour mot
« L’un vit à l’écart. L’autre vit à l’extérieur. » De qui s’agit-il ? De l’ermite dans le premier cas et de l’anachorète dans le second. « Supposer revient à émettre une hypothèse sans preuve » alors que « présumer, c’est supposer avec aplomb et autorité ». Cela peut être utile de le savoir. Voici deux exemples de la myriade de choses à première vue petites, mais délicieuses et importantes, que l’on apprend dans ce Dictionnaire des subtilités riche d’une centaine d’entrées.
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Des dessins espiègles et charmants en noir et blanc sont placés en haut de chaque duo, trio ou quatuor de mots, et sont signés Liana Finck, illustratrice au prestigieux magazine The New Yorker. Comme l’écrit avec malice l’humoriste et journaliste David Castello-Lopes dans la préface, en zoomant sur des termes a priori synonymes, ce livre nous « fait passer du très précis au très très précis : vous pensiez ne pas pouvoir zoomer davantage et en fait, si ».
Prenons ces mots, qui sont d’actualité : « autocrate », « despote », « tyran » et « dictateur ». Ce sont de faux cousins. Les autocrates « exercent un pouvoir absolu ». Les despotes aussi, mais « de manière cruelle et oppressive ». Les tyrans montent d’un cran : ils exercent un pouvoir absolu, cruel et illégitime. Les dictateurs font tout cela mais « dans le cadre d’un régime nouvellement établi ». Subtilité au carré : les tyrans à l’origine étaient des « usurpateurs, mais pas nécessairement mauvais ».
La tourte se distingue de la tarte et de la quiche par la couche de pâte qui la recouvre et la tatin est « tout à l’envers : fruit dessous, pâtes dessus ». Le sofa « suggère quelque chose de plus élégant et décoratif » que le canapé, qui est – adjectif exquis appliqué à un meuble – « décontracté ». L’auteur de ce dictionnaire, Eli Burnstein, est un écrivain canadien installé au Royaume-Uni. Il collabore lui aussi au New Yorker. Tout est léger, joli et sérieux dans cet ouvrage dont le format est celui du livre de poche et dont le texte, traduit de l’anglais, a été habilement adapté aux subtilités du français.
« Dictionnaire des subtilités – L’art indispensable de la nuance » d’Eli Burnstein, traduit et adapté de l’anglais (Canada) par Ileana Epsztajn, Denoël, 240 pages, 16 euros. (Crédits : LTD/DR)
Chant d’inquiétude
Faut-il dégringoler pour renaître ? Détruire le monde ce soir est un roman frémissant où des êtres dévorés par leur passé ne sortent de l’abîme que pour y entrer à nouveau – l’Amérique « se referme sur eux comme une huître ». Tyler, réceptionniste de nuit dans un motel du Colorado, et Ewa, en Suède, sont liés de chaque côté de l’Atlantique, sans se connaître, par une obsession commune : toutes leurs pensées vont vers la volcanique, fragile et insoumise Matilda, la fille d’Ewa, envolée depuis des mois aux États-Unis.
Dès qu’elle passe la porte du motel, affublée d’un marlou jaloux et violent, elle entre dans la peau, dans les veines de Tyler, qui prend la fuite avec elle. Le roman s’évapore, en suspension entre des souvenirs radioactifs auxquels il ne faut toucher sous aucun prétexte. Proches de la fêlure, les personnages se tendent la main, s’approchent, se hument, mais restent grignotés par leur ombre.
Parmi toutes les créatures de la nuit, c’était lui qu’elle avait choisi.
Leurs gestes sont des vibrations qui peinent à devenir des actions. Ewa se réchauffe à la présence diffuse des amis de sa fille, « hommes-enfants » qui l’appellent « la daronne ». Elle danse avec eux, gobe dans l’air les rémanences de sa grande fille de 22 ans, le « rire-Matilda » – elle joue à être elle, se déhanche sur la musique, boit des cocktails : tout est bon pour recueillir entre ses mains des bribes de sa disparition, les transformer en présence. Le roman entier est un appel en absence, à l’absence, au rythme du téléphone de Matilda qui sonne dans le vide.
Tyler et elle roulent droit vers l’ouest, vers leurs souvenirs noirs, et le roman tourne au road-movie insoluble. Jusqu’au fin fond du désert de l’Utah, où les formations rocheuses ressemblent à des extraterrestres, c’est contre eux-mêmes qu’ils se cognent : Tyler, qui, enfant, veillait sur sa mère, prostituée dans sa voiture, ne sait rien faire d’autre – prendre soin de tous ceux qu’il croise, laisser grandir le silence en lui autant que sa tresse, qu’il n’a pas coupée depuis des décennies. En prenant Matilda sous son aile, il cherche à retrouver cette mère qu’il n’a pas su sauver. Appeler Matilda « la fille », c’est sauvegarder l’illumination de son apparition : « Parmi toutes les créatures de la nuit, c’était lui qu’elle avait choisi. »
Même à l’autre bout du monde, la fille d’Ewa, de son côté, a besoin d’être regardée et aimée, de combler la faille creusée par la désaffection de son père et de s’inscrire hors des attentes de sa mère, qui l’encourage à chanter. Mais Matilda désire ce à quoi elle veut échapper, puisque le chant est paradoxalement son rêve…
Porté par une écriture sauvage, ce roman-ecchymose se lit comme un mirage poisseux qui brûle les yeux et le cœur. Les maisons gémissent, les lumières saignent et supplient, humanisant montagnes et villes, tandis que les êtres sont assommés par le désespoir et l’alcool.
Il exprime dans ses notes sa tristesse à elle, lui donne à entendre ce qu’elle ressent.
Chacun, alors, devient dépositaire du malheur des autres. Ils tissent des liens qui se superposent et s’entrecroisent : Tyler est touché jusqu’au ravage par la grâce écorchée de Matilda, mais la jeune femme n’appartient à personne, et il comprend que la suivre dans ses beuveries, avoir une liaison avec elle, qui a trente ans de moins que lui, ce n’est pas prendre soin d’elle, c’est mélanger les rôles, et les perdre l’un et l’autre un peu plus.
Ewa, quant à elle, en engageant avec Isak, le frère de son amant, une conversation subliminale par l’intermédiaire du violon qu’Isak joue pour elle en secret (au téléphone ou derrière une porte), noue avec lui un lien par musique interposée ; il exprime dans ses notes sa tristesse à elle, lui donne à entendre ce qu’elle ressent. En revêtant les vêtements de la mère morte des deux frères, puis en se dénudant pendant qu’il joue pour que la mise à nu soit réciproque, Ewa rend quant à elle son âme et son art à Isak, qui vit à la cave depuis que le trac, enfant, lui a fait arrêter le violon et les concerts.
Après deux thrillers non traduits en français, la Suédoise Stina Jackson, qui vit aux États-Unis, nous offre une très incandescente danse au bord du vide.
« Détruire le monde ce soir » de Stina Jackson, traduit du suédois par Isabelle Chéreau, Actes Sud « Gaïa », 416 pages, 23,50 euros. (Crédits : LTD/Benjamin Rasmussen)
Contre la purée de clichés
Chacun connaît le mot de Camus : « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde. » De réseaux sociaux en « novlangue » creuse du politique, cela demeure hélas, plus vrai que jamais. C’est à rectifier ces funestes incorrections, qui ne sont pas que sémantiques, que la sémiologue et directrice d’un cabinet spécialisé dans l’analyse du discours médiatique Mariette Darrigrand s’emploie de livre en livre, tous assez fulgurants de justesse.
Ainsi de ce court essai, Les Mots qui font peur, vif, coruscant, qui prouve s’il en était encore besoin que ce qui se conçoit bien nécessite encore de s’exprimer clairement et dissipe les ombres angoissantes de trop de discours contemporains lénifiants autant que peureux.
Dans l’avant-propos du volume, dans des termes que n’aurait pas reniés le Barthes de la fin, Mariette Darrigrand pose d’emblée les termes du problème : « Nous sommes menacés en permanence par la doxa, cette épaisse purée de clichés, d’opinions convenues, de croyances figées, de vérités éternelles qui entrave notre capacité à construire notre propre opinion. Définition de cette doxa? Disons qu’elle est en moi, le bruit des autres. » Il va donc s’agir de se colleter au plus près avec ces fausses vérités et d’en déconstruire patiemment le lexique presque uniment anxiogène.
Ce sont donc vingt-six mots, comme des blasons de notre époque angoissée, de « chaos » à « futur » en passant, entre autres, par « climat », « grand remplacement », « homme déconstruit » ou « post-humain », que la sémiologue observe en maïeuticienne précise, exigeante et finalement, si l’on veut bien se donner la peine de l’être, rassurante.
Elle n’ignore ni le caractère concerté de cette prise de pouvoir de l’angoisse par les mots ni combien il convient tout de même de prendre en compte cette anxiété qu’ils génèrent. À l’heure des prophètes d’apocalypse et des Diafoirus du désastre, cette mise au point est de celles qui permettent de ne pas désespérer tout à fait.
« Les Mots qui font peur… et comment leur résister » de Mariette Darrigrand, Encre de nuit, 132 pages, 12 euros. (Crédits : LTD/DR)