Stephen King, Herbjorg Wassmo, Monica Vitti...Nos critiques littéraires de la semaine
Juliette Einhorn, Alexis Brocase et Olivier Mony

Chaque semaine, retrouvez notre sélection de livres à lire et à relire.
LTD
Juliette Einhorn, Alexis Brocase et Olivier Mony

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Roman battu par les vents, Mon autre nous emporte aux confins des êtres et de ce qui les lie, radioscopie vibrante, sur près de quarante ans, d'un grand amour. Gorm et Rut, qui se sont aimés enfants, se retrouvent après des décennies. Quand leur histoire devient possible, il s'agit de traduire en réalité, ensemble, ce qui était jusqu'ici protégé par l'irréalité de ce que chacun a éprouvé de son côté. Saisissant sur la durée ce moment paradoxal de la naissance d'un lien qui existe déjà, Mon autre est l'essaimage lyrique d'un gris multicolore, qui étreint dans le même geste l'ambivalence et la radicalité, la frustration et l'accomplissement, l'impuissance et la ferveur.
Le roman avance dans deux sens. Leur histoire s'édifie, va de l'avant, mais est aussi un « rembobinage » - les années défilent à l'endroit et à l'envers. Chaque fait nouveau, tissé à deux, fait écho à ces décennies vécues séparément, cousant des échos et des parallélismes. Quand ils n'étaient pas encore réunis, ils vivaient déjà les choses en symbiose. Rut, devenue peintre, veut oublier son île, dans le Nord, son père puritain. Gorm, laisser derrière lui une famille « pourrie à cœur ». Elle a perdu son frère, il perd sa sœur.
Arborescente, la narration se déploie entre 1984 et 2019, épousant tour à tour le point de vue de l'un et de l'autre, se ramifiant dans les branchages d'un amour infini qui n'a rien de romantique : leur compagnonnage s'écrit au jour le jour, constitué aussi d'échappées, pour inventer une façon unique d'être ensemble - se vouer à l'autre sans partage tout en se laissant capter par d'autres enracinements. Rut et Gorm découpent chacun un espace au sein de leur duo, dessinant une figure dont les contours évoluent avec les années. La mère de Rut meurt le jour où on enlève à cette dernière ses organes féminins. C'est donc Gorm qui ira à l'enterrement. Il la représente, mais ne prend pas sa place.
Parce qu'il n'arrive pas à pleurer, Gorm lit à Rut au téléphone ses pensées couchées sur un carnet. Il écrit ses larmes, quand elle peint ses cauchemars. Les rêves, l'art, pour chacun, font office de boussoles et de miroirs. De messagers. Dans le corps de Rut, les couleurs se promènent. Elle a besoin de les libérer pour « retourner la folie sur son envers », retenir tous les visages, les sourires, les états de Gorm, peindre sa nudité. Elle ne comprend pas toujours ses pensées, mais voit ce qu'il dit « dans un gris étrange. Des à-plats inégaux et des pigments en contre-jour ».
Ce qu'ils ne se disent pas, ils se l'offrent autrement. Le formuler à des tiers (gens, livres, toiles), le transformer en matières, en dessins, en ombres ou en phrases, c'est le faire advenir pour le partager avec l'autre - la forme indirecte, subliminale, n'est-elle pas parfois la formule la plus empathique, pour caresser celui qu'on aime, lui adresser même ce qu'on ne lui donne pas, ce qu'on ne peut lui dire ? Aimer, pour Rut comme pour Gorm, c'est, vivante ou morte, faire parler la voix de l'autre en dehors de soi, sans parler à sa place. C'est aussi, au plus beau, à feu et à sang, ce qu'est écrire pour Herbjorg Wassmo.
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Mon autre, Herbjorg Wassmo, traduit du norvégien par Françoise Heide, Gaïa, 558 pages, 24,50 euros.
C'était l'une des plus belles femmes du monde et surtout la plus belle « fatigue » du cinéma des années 1960 : Monica Vitti (1931-2022). Inoubliable en déesse hiératique, femme fatale dolorosa égarée dans le mystère de sa beauté et de l'incommunicabilité du monde, dans les quatre films qui la révélèrent à celui-ci, L'avventura, La Nuit, L'Éclipse et Le Désert rouge, tournés sous la direction de son pygmalion et compagnon d'alors, Michelangelo Antonioni.
Une icône à tout le moins, une égérie, une figure de la mélancolie, voix rauque et regard voilé. Moins pulpeuse sans doute que « la Loren ». Mais cette Romaine qui vécut à l'ombre de la guerre son enfance en Sicile et à Naples était aussi une émanation directe de la psyché érotique italienne.
D'elle toutefois, on sut peu de choses, pas de liaisons fracassantes, ni de scandales à même de réjouir la presse du même nom, la Vitti s'est toujours bien tenue et surtout à l'écart des ennuis. Aussi, la curiosité qu'elle suscite est demeurée vive et la publication aux bons soins des éditions Séguier de ses Mémoires apparaît-elle comme l'occasion de la satisfaire enfin. Précisons-le d'emblée, il n'en est (presque) rien. La dame garde ses secrets et ne consent pas au déballage biographique « réglementaire » de la star à l'heure de refaire une dernière prise...
Pour autant, ce volume en forme de fourre-tout de souvenirs, de confessions, d'anecdotes est un enchantement. Y éclate à chaque page la fantaisie première d'une artiste pour qui le jeu, sur les planches, à l'écran, n'est jamais qu'une façon de prolonger mais aussi de réparer l'enfance. C'est cette enfance, vécue dans le très grand désordre de la guerre, qui est son pays, son refuge, et qui donne tout son prix à ces éclats de vie. Monica, que ses parents surnommaient « la petite étourdie », perdait tout et s'en est toujours fichu. À la fin, les vingt dernières années, elle a perdu la mémoire, la tête et finalement, la vie. Rideau.
Mémoires, Monica Vitti traduit de l'italien par Florence Rigollet, Séguier, 280 pages, 22 euros.
Souvenez-vous : les années 1970-1980, quand les livres de Stephen King paraissaient sous des couvertures au graphisme kitsch et morbide piqué aux Contes de la crypte... Il fallait alors avoir moins de 30 ans ou l'esprit très ouvert pour s'aventurer sous ces emballages et découvrir qu'ils cachaient de futurs classiques (Shining, Carrie) ! Depuis, le génie du King a été reconnu, et une armada de romans aux ambitions plus évidentes (Dôme, 22/11/63, ...) ont consolidé sa réputation de Dickens de nos cimetières.
Mais ses œuvres premières n'ont pas perdu leurs charmes ténébreux, et c'est toujours une joie d'y revenir. Justement, les éditions JC Lattès viennent de retraduire le recueil Danse macabre (1980), typique du King d'avant la respectabilité, quand sa tête était une maison en flammes bourrées d'idées folles ou géniales.
Cela commence par un hommage à Lovecraft - une nouvelle épistolaire au style patiné, avec héritier maudit, village abandonné, église dévoyée, livre qu'il ne faut pas lire et asticot géant ! Cela se poursuit par du pur King : une repasseuse industrielle avale les employées, un ouvrier amer livre son patron à des rats géants, un professeur hanté par les loubards qui ont tué son petit frère trouve du secours chez les démons... Le surnaturel domine, l'horreur n'est jamais loin, mais cela n'empêche pas King de varier les tonalités comme un danseur varie les passes.
Une pirouette vers l'anticipation mélancolique, avec ces semi-loubards survivants d'une grippe qui a peut-être fait d'eux les derniers hommes sur terre. Une volte dans le thriller réaliste, avec ce prof de tennis poussé par le mafieux dont il a séduit la femme, à faire le tour d'un immeuble par l'extérieur, juché sur une corniche large de 13 centimètres, avec 40 étages de vide en dessous.
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Un retour à l'épouvante pure, avec cette ville perdue dans les champs de maïs, tenue par des enfants qui sacrifient les égarés et les plus de 18 ans à une chose pas de ce monde. Et partout se manifeste le superpouvoir du King : celui de nous faire avaler n'importe quoi en blindant ses narrations de détails crédibles, et en les pilotant avec une maîtrise absolue, même si c'est pour conclure en dérapage gore ou pour nous éjecter en marche dans un ricanement !
Danse macabre, Stephen King, édition collector, traduit de l'anglais (États-Unis) par Jean Esch, JC Lattès, 416 pages, 25,90 euros.
Juliette Einhorn, Alexis Brocase et Olivier Mony