Jean-Philippe Toussaint, Edna O’Brien... Nos critiques littéraires de la semaine

« L’Instant visible » de Jean-Philippe Toussaint et « L’objet d’amour » d'Edna O’Brien.
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« L’Instant visible » de Jean-Philippe Toussaint et « L’objet d’amour » d'Edna O’Brien.
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Celui dont le troisième roman s’intitulait L’Appareil photo (Minuit, 1989), n’en fait pas mystère : il voyage rarement sans un Nikon FM2 grâce auquel il archive le monde à sa manière, oblique, facétieuse et poétique. Ces dernières années, l’auteur s’est plongé dans les milliers de photos de sa collection personnelle afin de composer cet inventaire, un beau livre dans tous les sens du terme.
Cet album familier peut aussi bien se lire comme le catalogue d’une superbe exposition jamais montrée que comme le négatif de ses romans. On croit reconnaître à chaque page une scène de son œuvre ou sa coulisse inédite. On feuillette des élans, des silhouettes, des rêveries.
Une geisha qui s’échappe dans la nuit de Kyoto, l’eau qui monte à Venise, la neige qui balaie Chicago, des étreintes nocturnes, des visages à la renverse, des lustres semblables à des flacons ou des larmes, des paysages tremblés ou des autoportraits dans lesquels le romancier apparaît à la croisée des chemins, moitié touriste, moitié fantôme.
Comme on rembobine une pellicule, Jean-Philippe Toussaint se souvient de son premier Instamatic Kodak reçu à l’adolescence, compose une délicate autofiction augmentée, une conversation entre l’image et le texte, le réel et sa légende, les deux se défiant, se complétant, comme dans le Roland Barthes par Roland Barthes (1975), qui commençait lui aussi par un portrait noir et blanc de la mère absente.
L’esprit de Proust n’est jamais loin, auquel Toussaint rend hommage en photographiant des madeleines comme des natures mortes avant de confronter ses trouvailles visuelles au cliché du temps qui passe. La disparition a toujours été la grande affaire des photographes ; chaque image porte le deuil de l’amour ou de l’enfance, d’un instant volé ou d’un continent perdu.
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Il est ici question de tirages égarés à Paris, d’un appareil dérobé dans un taxi chinois, de pellicules voilées ou d’images introuvables. Que cherche-t-il à fixer, à transmettre ? L’écrivain-photographe, qui publie parallèlement une traduction du Verdict, de Kafka, joue avec la nuit (« la page blanche du photographe »), traque la « part des ombres » et, derrière le voile d’ironie devenu sa marque de fabrique, donne à voir avec une grande douceur la fragilité même de la matière et de l’instant.

« Il dit simplement mon nom. Il dit “Martha”, et une fois encore je le sentis venir. Mes jambes tremblèrent sous la grande nappe blanche, et ma tête tourna alors que je n’étais pas ivre. C’est ainsi que je tombe amoureuse. Il s’assit en face. L’objet d’amour. D’un certain âge.
Yeux bleus. Cheveux kaki. Ses cheveux grisonnaient sur les tempes, et il avait rabattu ses mèches grises en travers de son crâne, à la manière dont certains hommes cachent un début de calvitie. Il avait ce que j’appelle un sourire très religieux. Un sourire intérieur à éclipses, régi pour ainsi dire par la joie privée que lui procurait ce qu’il entendait ou voyait.
Une remarque que je lâchais, le garçon retirant les assiettes froides qui faisaient office de décoration pour en apporter des chaudes, d’un modèle différent, le rideau de nylon qui soufflait à l’intérieur et effleurait mon bras nu, mûri par l’été. Londres avait connu un été chaud qui touchait à sa fin. »
L’amour, la religion, le sens de l’observation. Soit l’ordinaire, qui ne l’est jamais tout à fait et qui demeure fascinant, de l’immense romancière irlandaise qu’était Edna O’Brien (1930-2024). Ces quelques lignes sont extraites de L’Objet d’amour, la nouvelle qui donne son titre au recueil de trente et une d’entre elles (toutes ayant fait l’objet d’une nouvelle traduction) qui permettent de vérifier ou d’apprendre combien la forme brève est aussi appropriée à une écrivaine pourtant plus connue pour ses amples romans rétrospectifs et féministes.
Selon son éditrice française, Sabine Wespieser, à la fin de sa vie, O’Brien considérait même ses nouvelles comme plus abouties que ses romans. Qu’importe au fond, dès lors que tout son art se fonde sur une sorte de « compression du temps » et de l’usage d’un hyperréalisme qui de toute façon égare en beauté le lecteur.
Beaucoup de femmes, filles de ferme en Irlande ou dames solitaires et parfois amoureuses à Londres, traversent ces histoires dont on devine qu’elles sont comme des instantanés de la vie qu’aurait pu avoir ou qu’a eue la nouvelliste. Toutes ces héroïnes s’affrontent bravement, et parfois avec un certain humour, à la violence du patriarcat, des traditions, de la bienséance, opposés à leur soif de liberté.
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Et que dire alors de ce perturbateur absolu de l’ordre des choses, l’ordre politique, social et religieux des choses, qu’est toujours pour O’Brien le désir ? Chacune de ces nouvelles, écrites à différentes époques, est comme l’affirmation souveraine des choix et des réponses qu’apporte l’écrivaine aux préjugés qu’on lui oppose. Et c’est ainsi qu’Edna O’Brien est grande ; c’est ainsi qu’elle est absolument moderne.