« Le Livre des vies – Mémoires écarlates », de Margaret Atwood, traduit de l’anglais (Canada) par Michèle Albaret-Maatsch, Michelle Szkilnik, Nathalie Bru, Anna Gibson, Sarah Tardy et Christine Evain, Robert Laffont, 616 pages, 25,90 euros.
Son enfance dans la nature, sa vie dans les livres, ses tribulations, ses inspirations, son humour ravageur : quand la mère de « La Servante écarlate » se regarde dans le miroir, ça fait des étincelles.
Méfions-nous des romanciers qui prétendent raconter leur vie : quand ils ne la tournent pas en roman – tel Romain Gary réarrangeant son enfance dans La Promesse de l’aube –, ils prennent le parti inverse de la scrupulosité absolue et en font une esthétique, comme le Danois Knausgaard, auteur d’une autobiographie en six tomes ! Certes, comment livrer un récit concis et objectif sur soi-même lorsqu’on fait profession de cultiver la subjectivité dans les failles du réel ? Alors, quand on a appris que la Canadienne Margaret Atwood – 86 ans, mère de La Servante écarlate, passé mythe moderne après sa conversion Netflix – publiait ses mémoires, on s’est demandé quel monstre allait en résulter. Et nos attentes ont été comblées.
D’un côté, Le Livre des vies retrace cette existence avec la précision qu’on serait en droit d’attendre d’un biographe extérieur : l’enfance en pleine Seconde Guerre mondiale chez des parents « rats des champs », leurs multiples déménagements, son éducation d’écrivain, ses incursions dans un milieu littéraire canadien alors embryonnaire (pour rester poli), ses aventures amoureuses, conjugales, et éditoriales (dans la presse, l’édition, le cinéma), les jalousies afférentes…
On ignore ce qu’Atwood a retranché, on sent ce qu’elle omet (s’épancher sur sa sexualité n’est pas le genre de la maison), au moins elle n’élude pas ce qui pourrait égratigner sa statue – ses difficultés persistantes avec l’orthographe, ou un épisode douloureux quand elle servit de souffre-douleur à une bande de petites filles (qui inspirerait son roman Œil-de-chat). Bref, ses biographes futurs n’auront sans doute pas grand-chose à déterrer.
Quant aux étudiants qui, après avoir lu La Servante écarlate, La Voleuse d’hommes ou La Femme comestible, se pencheront sur ce texte, ils s’amuseront bien, tant Atwood se raconte avec style et humour. Quand elle déclare devoir son existence « à une grosse chenille verte » – point de départ de la passion de son père pour la biologie, passion qui emmena cet enfant pauvre à l’université, où il rencontra la future mère de l’écrivaine.
Ou quand, à 18 ans, devenue une sorte de super-monitrice de colo répondant au surnom de « Peggy Nature », elle apporte un serpent au réfectoire : « Vous voyez, il n’est pas du tout visqueux. » Ou quand, enfin poétesse, elle invente « Shakesbeat », mélange fictif de Shakespeare et de barde beat generation, auteur d’excellents poèmes alternant les deux styles ! Ou même quand elle interpelle un frotteur d’autrefois : « Si jamais tu t’es demandé pourquoi tu as eu autant de poisse dans la vie, sache que c’est la malédiction de la Déesse Blanche. »
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Une flamboyante singularité
Elle sait aussi croquer en une phrase les profs d’une fac où elle travaille : « Plus petite la part de fromage, plus pugnaces les souris. » Ou tirer une métaphore splendide de ses propriétaires qui, lorsqu’elle tape à la machine, croient entendre des termites ronger leurs murs : « Tout est dit. Rédaction d’un roman = termites dans la charpente, qui creusent leurs galeries dans l’ombre, invisibles, insidieuses, jusqu’au moment où la structure s’effondre et où leur talent artistique est révélé au grand jour. » Et n’oublions pas ces savoureuses discussions avec sa conscience rédigées façon courrier des lecteurs (« Chère Tiraillée, Fonce, c’est tout »). Bref, on s’émerveille de la prodigieuse mémoire de l’écrivaine et de l’inventivité qu’elle met dans sa restitution… Et, autre continent, autre époque, on découvre aussi des mondes.
D’abord le Canada rural du siècle dernier, où le père, entomologiste pour le gouvernement, traque les insectes ravageurs en de lointaines forêts sept mois l’an – et embarque toute sa famille ! Un personnage fascinant : à la fois homme de science et homme des bois, capable de bâtir une maison de ses mains – et la mère est à l’avenant, avec son talent pour sauver ses enfants des périls de la nature (ours, noyades) et sa capacité à théâtraliser les histoires.
Un don rare : en ce Canada profond, on parle peu, et certainement pas pour afficher ses sentiments, encore moins ses prétentions – les lecteurs d’Alice Munro, autre grande Canadienne, seront en terrain familier. Là-bas, écrire de la poésie vous fait passer pour un fou plus sûrement qu’avec un entonnoir sur la tête – bien sûr, c’est par la poésie que Margaret commence ! Passent ses débuts pionniers (en 1961, seuls cinq romans canadiens ont été publiés au Canada par des éditeurs locaux), son bref premier mariage, son seul enfant, le succès, ses tribulations à Berlin, Prague, Lourmarin, la naissance de La Servante écarlate, alors baptisée Offred…
Et l’on remarque d’autres singularités. Là où les auteurs rechignent à révéler l’origine de leurs inventions, Atwood se livre benoîtement : ainsi tous les bâtiments de La Servante écarlate sont déclinés de lieux qu’elle a fréquentés à la fac de Harvard (« Harvard n’a pas trouvé ça drôle »). De même, là où les auteurs passés par ces années hippies s’étalent sur leurs expériences, Atwood résume sa seule prise de LSD en une proposition (« Une expérience profonde, mais pas très édifiante, avec un tapis persan »)
Son premier prix littéraire prestigieux est gâché par une affaire de lentilles de contact douloureuse. Et elle parle autant de ses échecs au Booker Prize que de ses deux timbales. Tout cela la rend fort sympathique : Atwood est donc cette femme éprise d’un homme qui met des jambes de bois à des poulets estropiés (l’écrivain Graeme Gibson, disparu en 2019, avec qui elle a eu un enfant et partagé une « ferme hantée » et une fascination pour les oiseaux)… Une femme qui affirme sans se forcer, à chaque page, sa flamboyante singularité.