Laurent Joffrin et sa fille Pauline Delassus se lancent à l'assaut de leur généalogie. Un exercice très réussi.
Ils sont deux, cordes de rappel autour des épaules, piolet et chaussures à crampons. Chacun assurant l’autre, lui désignant les fausses pistes, le relançant de son enthousiasme. L’ascension de son arbre généalogique n’est une mince affaire pour personne. Il y a des morts, des mortes surtout, des héros, des salauds ordinaires, de vrais assassins, des collabos d’occasion, un ami peu recommandable.
Laurent Joffrin, 73 ans, directeur de journaux de gauche (Libération, Le Nouvel Observateur), et sa fille, Pauline Delassus, 40 ans (Paris Match, La Tribune Dimanche), ont uni leurs doutes et leur volonté pour ouvrir cette voie escarpée. Appelons-la la « voie Mouchard », le nom qu’ils portent à l’état civil et que ni elle ni lui n’ont souhaité garder à la scène. Il est vrai que Mouchard, pour des journalistes, ça la fout mal.
Toute histoire familiale condense un morceau d’histoire de France. Elle en est le sismographe. De ce point de vue, Laurent Joffrin et Pauline Delassus sont amplement servis. Né en 1953, de Jean-Pierre, Mouchard et Chantal Michelet, nièce du résistant déporté et ancien ministre de de Gaulle, Laurent Joffrin est « à la confluence de ses deux fleuves contraires ». Chantal se suicide sans doute épuisée par la dépression post-partum et les aventures d’un mari volage, ne laissant presque aucun souvenir dans la mémoire de ses deux enfants.
Jean-Pierre se distingue par sa réussite fulgurante dans l’édition de livres par correspondance, son aisance financière (Jaguar et château à Vendôme) et son amitié avec Jean-Marie Le Pen. De droite, il est fils d’un fonctionnaire maréchaliste en Indochine prénommé Tito qui sera frappé d’indignité à son retour en métropole. Lui aussi traîne après lui le regret de ne pas avoir connu sa mère, morte en couches.
Enfin, à l’origine, il y a Pierre, le père de Tito, grand-père de Jean-Pierre, bisaïeul de Laurent, trisaïeul de Pauline. Ce dernier assassina son épouse Marguerite à Buenos Aires, où le couple tenait un commerce de chapellerie… « Très tôt, écrit Laurent Joffrin, j’ai su que l’enfance était une illusion qui cache la vérité du malheur. » Il ajoute : « Je n’ai jamais trop cru à cette hérédité des blessures morales, je pense naïvement qu’on est d’abord ce qu’on fait et non ce qu’on nous a fait. » Il se peut qu’il ait tort.
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On comprend à ces quelques mots que Pauline Delassus a dû faire preuve de patience autant que de persuasion pour pousser son père à se lancer dans cet exercice d’archéologie familiale dont seul le milieu médiatique connaissait quelques fragments.
Livre à quatre mains ou à deux voix, Les enfants savent tire tout le profit possible de la confrontation de deux générations autour des mêmes événements. Alors que le regard historique de Laurent se teinte d’indulgence à mesure que le temps passe, celui de Pauline, sociétal et moral, se fait plus incisif. Ainsi c’est elle qui part enquêter en Argentine sur la mort de son arrière-arrière-grand-mère ; c’est elle qui réserve hôtel et billets de train pour rencontrer les témoins. C’est elle qui trouve les réponses aux questionnements du père.
Passionné d’histoire, Laurent aurait volontiers tendance à confondre celle des Mouchard à celle de la France, laissant de côté les spécificités familiales et ses traumas. Pauline, au contraire, s’y attarde pour les relier à une séquence plus contemporaine, celle de l’attention enfin portée aux femmes humiliées, battues, ignorées. Unis dans cette démarche de dévoilement d’un passé aussi personnel qu’exemplaire, l’un et l’autre touchent juste.
Cet après-midi, ma mère est morte. Elle a fermé les portes et les fenêtres, elle a ouvert le gaz et elle est morte. Est-ce grave ? À trois ans et demi, rien n’est grave. Tout est neuf, tout est donné, tout est accepté. Je ne suis même pas sûr de m’en souvenir. […] Avant ? Je ne garde qu’un seul souvenir : ma mère fumant sur le canapé […], entourée de quelques ombres familières, tandis que je pousse un train de bois sur des rails miniatures. Un sourire aux lèvres, elle se penche pour placer sa cigarette dans la cheminée de la locomotive qui prend vie, animée d’un panache de fumée. C’est tout : un souvenir éphémère et un brin d’humour ; une cigarette. La dernière, peut-être.
Aujourd’hui, je vais rencontrer l’homme dont on ne doit pas prononcer le nom. Un genre de Voldemort […], un sorcier à l’œil de verre, ami de Jean-Pierre, mon grand-père, ennemi de Laurent, mon père. Jean-Marie Le Pen. Personne n’osait jamais l’évoquer lors des réunions familiales […]. J’arrive à la tombée de la nuit aux abords de la Bonbonnière, sa villa de Rueil-Malmaison, dans les Hauts-de-Seine. […] Il fait bon chez les Le Pen, il fait bourgeois, il fait vieux. Dans le séjour, le décor, chargé, ne m’étonne guère. « Président, réveillez-vous. Mlle Mouchard est là. » […]. Le vieil homme, dont le visage émerge d’un pull à col roulé, s’anime soudain. Je m’approche, curieuse, un brin nerveuse, je tends la main. Il la serre et me fait asseoir à ses côtés. « Quel âge avez-vous ? Vous êtes à l’âge où l’on peut vous poser la question. » […] À partir de ce moment, face à ce politicien honni, leader de l’extrême droite qu’il a menée aux portes du pouvoir, plusieurs fois condamné pour des propos haineux et négationnistes, je ne suis plus journaliste. Je ne porte plus mon nom de plume, Delassus, emprunté à ma mère. Je retrouve mon patronyme de naissance, celui qui est inscrit sur mes papiers d’identité, celui de mon père et de mon grand-père, Mouchard, difficile à porter lorsque l’on signe des articles de presse. Cet après-midi-là, je suis une petite-fille venue rendre visite à un ami de son grand-père récemment disparu. Situation insolite.
Les femmes de notre famille ont connu, de la fin du XIXe siècle aux années 1950, des destins tragiques. Jean-Pierre le savait, il en avait été le témoin et même la victime collatérale, comme son père avant lui, comme son fils après lui, tous trois petits garçons esseulés après les disparitions brutales de leur mère que les hommes n’avaient pas su sauver. […] Les souffrances de ses proches, comme celles de l’immense majorité de la gent féminine, étaient pour lui secondaires, passant après la nécessité de gagner sa vie, d’entretenir ses parents, de soutenir ses frères et ses sœurs ; après son désir de faire fortune, de réparer la déchéance de l’épuration et l’humiliation faite au père. La revanche sociale primait. […] D’ailleurs il n’en parlait pas. Personne n’en parlait. Marguerite, Andrée et Chantal ont été « invisibilisées », dirions-nous aujourd’hui. Leurs vies n’ont jamais été contées. Leurs morts sont devenues anecdotiques, des petites croix noires sur l’arbre généalogique des Mouchard ; trois dates, 1897, 1930, 1955.
Enfant de l’après-guerre, baby-boomer féru d’histoire, j’ai toujours été fasciné par ces moments cruciaux, quand le destin se joue sur un coup de dés, quand le hasard prend le pouvoir, quand des influences souterraines, des forces intérieures qu’on ne décèle qu’après coup affleurent pour s’imposer à l’intelligence […] Ainsi, le même jour, face au même dilemme, Tito, mon grand-père paternel, et Edmond, mon grand-oncle maternel, tous deux patriotes catholiques, anciens combattants de la Grande Guerre, formés par l’Action française, fidèles à la morale chrétienne et voués à la vie familiale, ont choisi deux voies opposées, qui ont décidé de leur existence. Le 17 juin 1940, Edmond Michelet a choisi la Résistance et Tito Mouchard la collaboration. De ce jour, nos deux familles se sont retrouvées de chaque côté d’une ligne de partage qui allait modeler leur destin, façonner leur existence et perdurer pendant des décennies, comme elle a divisé leur pays, dans le malheur et la gloire, la déchéance et la victoire. Ils ont agi par instinct, tous deux sûrs de leur devoir, sans en mesurer les conséquences, sans entrevoir ce qui pourrait en sortir, réagissant par réflexe à des événements immenses qui engageaient leur futur tout en le dissimulant dans un présent confus et terrible. Dès l’enfance, le choix funeste de mon grand-père, Tito, me parut incompréhensible, exotique, incongru. Seule la distance, à mes yeux, pouvait expliquer un tel aveuglement. Facile à dire, après coup.
ℹ️ Les enfants saventde Pauline Delassus et Laurent Joffrin, Grasset, 304 pages, 22 euros (en librairies mercredi).