Dans un film posthume, Michel Blanc plus drôle que jamais en plein Mai 68
Aurélien Cabrol

De gauche à droite : William Lebghil Michel Blanc, Ethan Chimienti, Dominique Reymond, Aurélien Gabrielli.
Véronique Kolber
Aurélien Cabrol

De gauche à droite : William Lebghil Michel Blanc, Ethan Chimienti, Dominique Reymond, Aurélien Gabrielli.
Véronique Kolber
Depuis son premier film en 2000 jusqu'à son douzième, La Cache, qui sort mercredi, le cinéaste Lionel Baier cultive une discrétion qui sied à merveille à sa nationalité suisse. Né à Lausanne en 1975, il porte sur ses semblables un regard tout à la fois tendre, distancié et ironique. Son nouveau film s'inscrit parfaitement dans cette veine, en adaptant le roman autobiographique de Christophe Boltanski (La Cache, prix Femina 2015, paru chez Stock).
Le livre et le film racontent le quotidien en mai 1968 d'une famille parisienne confortablement installée dans un vaste appartement de la rue de Grenelle, au sein du très bourgeois quartier des Invalides, à Paris. La rue même où, soit dit en passant, seront signés les fameux accords du même nom, qui mettront un terme au mouvement social.
D'entrée de jeu, le narrateur (Lionel Baier lui-même) nous invite à découvrir cette famille composée principalement d'artistes juifs de gauche pas tout à fait comme les autres. Avec en fil conducteur le petit Christophe, le futur écrivain, qui du haut de ses 9 ans passe son temps à semer de la nourriture, persuadé qu'un chat se cache dans les lattes du parquet de l'appartement familial. Le ton décalé est ainsi donné, et le film tiendra cette réjouissante note jusqu'au bout.
Chaque personnage révèle un caractère bien trempé, à l'image de l'« Arrière-Pays », surnom donné à la grand-mère d'origine russe, mélomane acharnée et dont la chambre est comme un palais des mille et une nuits moscovite. On se réjouit de retrouver dans ce rôle la savoureuse Liliane Rovère, plus que parfaite en incarnation d'un passé révolu et d'une mélancolie bienfaisante.
L'ensemble du casting est d'ailleurs au diapason. À commencer par Michel Blanc, dont c'est hélas l'un des derniers rôles à l'écran et assurément le meilleur. Il est « Père-Grand », selon la terminologie familiale en vigueur rue de Grenelle, soit le grand-père de cette tribu fantasque. La modestie maladive de ce médecin généraliste apprécié l'empêche d'accéder à la reconnaissance médicale officielle à laquelle il aurait pourtant droit.
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Une fois de plus, l'acteur fait ici des merveilles avec son air de chien battu et son indéfectible fatalisme. Il est marié avec « Mère-Grand », jouée par l'impeccable Dominique Reymond qui, depuis Y aura-t-il de la neige à Noël ? (1996) notamment, illumine le cinéma français de sa voix grave et de son charme félin. C'est elle qui, malgré sa jambe folle et au volant de sa Renault 4L, mène tambour battant la petite troupe familiale qui place le « vivre ensemble et groupés » au-dessus de tout. L'excellent William Lebghil, entre autres, vient à l'appui de cette distribution plus que soignée.
Et c'est au beau milieu de cet univers baroque que surgit un certain Charles de Gaulle, alors président d'une République qui vacille, lui-même en proie au doute et prêt au renoncement. En dire plus serait une atteinte grave à la surprise que constituent cette présence et ses raisons, et qui va justifier l'énigmatique titre du film.
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La grande prouesse de Lionel Baier, c'est de rendre compte d'une époque à travers un film pop, coloré, empli de ces slogans libertaires qui fleurissaient alors sur les murs. Il y règne un grand parfum de liberté qui n'interdit jamais la gravité. Brinquebalé entre ses parents trop occupés à faire la révolution et ses grands-parents trop contents de s'occuper de lui, le petit Christophe apprend à leurs côtés la vie, ses bonheurs et ses tracas. La Cache recèle bien des secrets petits et grands, joie et deuil compris. Et le charme qui s'en dégage n'a d'égal que le plaisir que l'on prend à vivre au rythme de cette famille dont on aurait volontiers fait partie.
Aurélien Cabrol