Christophe Ono-dit-Biot, Anne de Marcken, Pierre Assouline, Jay McInerney… Notre sélection de livres à lire cette semaine

Découvrez nos critiques littéraires pour la semaine du 20 avril 2026.
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Comme des millions d’enfants de sa génération, Christophe Ono-dit-Biot a découvert Homère par Ulysse 31, merveilleuse adaptation de L’Odyssée en dessin animé, qui transposait les errances du fameux roi et marin dans un univers de science-fiction. Et comme quelques milliers d’entre eux, il a poursuivi sa passion en étudiant le grec.
De là cette Odyssée de L’Odyssée, qui vaut bien mieux que « L’Odyssée pour les nuls » que laisse supposer son sous-titre, et exauce néanmoins la promesse qu’il contient : pas besoin d’avoir lu Homère pour le suivre dans ce grand voyage. Inversement, tout fanatique de ses épopées en sortira renforcé dans son enthousiasme – au sens étymologique du terme qui signifie, nous apprend l’auteur, avoir le dieu (theos) en soi (en).
Le livre se présente comme une lecture commentée de L’Odyssée : l’auteur suit les tribulations méditerranéennes d’Ulysse non pas dans l’ordre chronologique (qu’Homère, 700 ans avant notre ère, s’amusait déjà mettre sens dessus dessous) mais chant par chant. Sans masquer ce qui lui plaît moins – certaines répétitions que l’origine orale du poème explique mais qui l’alourdissent à l’écrit, certains redoublements de motifs, comme le massacre des marins d’Ulysse par les Lestrygons, qui rappellent, par leur gigantisme et leur goût pour la chair humaine, le cyclope Polyphème.
Mais sans modérer son propre enthousiasme pour ses moments préférés – dont, justement, les ruses d’Ulysse pour échapper à Polyphème, et les intraduisibles jeux de mots contenus dans ses répliques ! Il nous instruit aussi de quelques points bien connus des spécialistes : la xenia, l’hospitalité, qui dans le monde homérique est une valeur sacrée et que l’on ne bafoue jamais impunément (c’est en abusant de l’hospitalité de Ménélas que Pâris déclenche la guerre de Troie).
Le kleos, cette gloire qui, selon l’Achille de L’Iliade, vaut bien qu’on meure pour elle (une fois aux Enfers, il changera d’avis, comme son fantôme le dira dans L’Odyssée). Et il nous montre au passage que L’Odyssée, malgré ses origines complexes, est une œuvre littéraire par excellence, maillée par un réseau de symboles, de signes et d’échos qui lui donnent sa cohérence, comme les chevilles font tenir ensemble les pièces des bateaux d’Ulysse.
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Tout est remarquablement éclairci : le pragmatisme d’Ulysse (qui accepte de perdre six marins dans les six gueules du monstre Scylla) et ses origines équivoques (il descend de Sisyphe, on ne dira pas comment), les ruses de Pénélope (qui reconnaît peut-être son mari dès son arrivée à Ithaque mais se garde bien de le dire) et les bons soins d’Athéna – qui n’hésite jamais à user de ses pouvoirs divins pour endormir ou embellir héros et héroïnes quand c’est nécessaire.
Ce qui permet à l’auteur de la comparer à un spa, tout comme il ramène l’Ulysse massacreur de ses rivaux (et de ses servantes qu’ils ont violées) à un chef mafieux accomplissant une vendetta : oui, Ono-dit-Biot ne s’interdit aucune référence, et les siennes, pour amusantes qu’elles soient, joignent comme des ponts notre modernité à la haute Antiquité pour montrer ce que nous avons en partage.
L’auteur ne cède pas pour autant à cette mauvaise foi critique qui pousse à exagérer la modernité des classiques dont on chante les louanges : si à certains égards la poésie d’Homère est d’une stupéfiante actualité, elle porte aussi en elle une pensée qui, vue d’aujourd’hui, apparaît bien patriarcale. De même parvient-il aussi à nous livrer des confidences sans donner l’impression de sauter sur les épaules de son sujet pour se mettre en avant : jamais L’Odyssée ne quitte le premier plan.
Un mot sur l’écriture qui pousse notre esquif dans le sillage d’Ulysse : elle n’est ni celle, obscure au profane, des experts, ni celle, infantilisante, de ceux qui vulgarisent à l’excès. Elle est la voix d’un helléniste qui connaît le goût des anciens pour les formulations limpides, doublé d’un grand lecteur qui, parvenu à une impressionnante maîtrise de son sujet, peut se permettre de s’amuser avec lui sans attenter à son sens, et n’a qu’à laisser parler sa passion pour le mettre à notre hauteur. C’est pourquoi, même si le temps de sa rédaction se compte probablement en mois ou en années, cette Odyssée de L’Odyssée est le livre d’une vie.
📚 L’Odyssée de l’Odyssée, (Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les aventures d’Ulysse sans avoir jamais lu Homère), Christophe Ono-dit-Biot, Grasset, 368 pages, 23 euros.

J’ai perdu mon bras gauche aujourd’hui. Il est tombé net à l’épaule. » Les premières lignes ont de quoi surprendre. Et pour cause : c’est une morte-vivante qui parle. On vous met néanmoins au défi de deviner où Anne de Marcken va vous conduire. Certainement pas dans un récit gore. Ça dure une éternité et un jour c’est fini est en réalité un roman d’amour. Ou plutôt une splendide errance autour du chagrin amoureux.
Imaginez un monde postapocalyptique : une femme se réveille en zombie dans un hôtel peuplé de congénères funestement désarmés depuis qu’ils sont éternels. Ils tâtonnent, philosophent : que faire sans la finitude, quel temps les attend ? « Qu’est-ce qui en moi veut se perpétuer s’il n’y a plus de vie à prolonger, de faim à assouvir ? Qu’est-ce qui en moi veut mourir ? » Terminé l’effroi devant la mort ; pour autant… plus rien n’a de sens.
Ce bras blet qu’elle a commencé par trimballer sans conviction, notre héroïne se résout à l’abandonner, lui préférant un corbeau mort qu’elle love contre sa poitrine parce qu’elle pressent qu’il peut lui servir de guide. Et elle part : « Je vais vers l’ouest car c’est à l’ouest que je me souviens de toi. » Elle est hantée par une femme (décédée) qu’elle a tellement aimée – dans une autre vie, dirons-nous – et le bord de mer sur lequel elles ont vécu les plus beaux moments de leur existence.
Alors c’est la seule direction possible : retourner là-bas. Sachant ce risque : le chagrin sera-t-il lui-même éternel ? Elle le craint : « Rien n’entamera jamais ce désir que j’ai pour toi. Combien de temps faudra-t-il pour s’avouer ce que l’on sait ? » Et on la suit, aimantés, à travers des villes désolées, des paysages désertés. On n’aura jamais connu zombie plus poétique : « Le pommier et le prunier sont nus comme les vieilles femmes que nous ne serons pas ensemble. » Et bien sûr, il y aura des rencontres, des dangers, des péripéties, avant de pouvoir gagner l’océan.
À imaginer une adaptation cinématographique, c’est évidemment Mylène Farmer qu’on rêverait de voir. En attendant, méditons ce si singulier roman, et cette question : le chagrin amoureux a-t-il une fin ? Même pour nous qui ne connaîtrons pas l’éternité.
📚 Ça dure une éternité et un jour c’est fini, Anne de Marcken, traduit de l’anglais (États-Unis) par Baptiste Rinner, Les Corps conducteurs, 160 pages, 21,50 euros.

C’est un livre de résistance. De combat. Un manuel de savoir-vivre et survivre. Que faut-il comprendre, quelle substantifique moelle exciper de ce précieux bréviaire, Tenez bon, par lequel Pierre Assouline chemine résolument à travers les aléas des temps ? Réponse : « Tenir bon, encore et toujours. L’entendre non comme une injonction, mais comme un conseil à accueillir telle la rosée du matin lorsqu’elle efface les cauchemars de la nuit. » Sous-titre du livre et début du discours de la méthode, Comment des livres nous donnent de l’espoir.
Ces livres dont Assouline est depuis si longtemps l’un des passeurs essentiels dans notre pays, ces livres qui parfois lui ont sans doute sauvé la vie, comme ce jour où notre homme s’est retrouvé perdu en pleine tempête de neige sur le glacier de la Plaine Morte, dans les Alpes helvétiques, et où le Livre de Job, René Char, une chanson de Michel Berger et la célèbre phrase de Camus « au milieu de l’hiver, j’apprenais enfin qu’il y avait en moi un été invincible » l’aidèrent à ne pas s’abandonner à l’ordre funeste des choses. Il faut bien après tout que cela serve à quelque chose, toutes ces heures de lecture, toute une vie à elle consacrée…
Les livres donc, et le reste. Qui est affaire de droiture, d’affirmation résolue du primat de sa liberté et de la force de pouvoir lorsque les temps l’exigent, dire simplement, non. Ce chemin de vie, Assouline l’emprunte dans un taxi partagé avec Simone Veil, un vers de Paul Celan, une poésie de Kipling ou auprès d’un jeune préfet d’Eure-et-Loir en 1940, Jean Moulin ou de son futur biographe, Daniel Cordier. Toujours tenir bon, toujours résister à tout abaissement. « La colère, non plus que l’indignation, n’est un argument. Ne pas la confondre avec un appel au secours. »
Ou bien : « Tenir bon quand l’émotion nous submerge jusqu’à nous gouverner. Peu de choses m’ont indigné dans le débat public ces dernières années comme l’injonction à s’indigner pour être en droit d’y participer. Or l’indignation est l’ennemie de la raison, laquelle doit en principe guider nos engagements. » Et c’est ainsi, raison gardée, que Pierre Assouline est grand.
📚 Tenez bon, Pierre Assouline, Robert Laffont, 140 pages, 17 euros.

Ex-élève du grand Raymond Carver, l’Américain Jay McInerney fut longtemps le meilleur ambassadeur du New York glamour et insouciant des années 1980-1990, propice aux carrières, nocif aux couples et porté sur les étourdissements festifs. Advint le 11 septembre 2001, qui changea à jamais la ville et tout ce qui s’écrirait à son sujet : désormais, la légèreté new-yorkaise aurait un arrière-goût de cendres. Et c’est exactement ce moment que l’auteur capture dans La Belle Vie, paru en 2006 et devenu depuis un quasi-classique contemporain – de là cette énième réédition chez Points parmi d’autres McInerney de la même période.
On y retrouve Corinne et son époux Russell, éditeur, nés dans un McInerney antérieur (Trente Ans et des poussières), qui commencent à souffrir de l’usure de leur couple et de l’étroitesse de leur loft de location – New York est une grande compétition et leurs amis producteurs, réalisateurs ou cuisiniers sont pour la plupart mieux lotis.
Puis on découvre Luke, financier en pause professionnelle, et sa femme Sasha, créature sociale à la beauté hyperbolique qui se laisse courtiser par le nabab alpha du coin (parfois sous les yeux de son mari). Le 11-Septembre aura sur leurs vies l’effet d’un séisme : Corinne (qui y perd un ami) et Luke (qui manque d’y rester) découvriront le bénévolat (dans une cantine consacrée aux sauveteurs), et ouvriront ensemble une parenthèse amoureuse enchantée ; Russell encaissera le retour d’une ancienne liaison explosive, et Sasha verra sa fille suivre si bien son exemple qu’elle finira en désintoxication.
C’est que la catastrophe a suscité, un peu partout, une « intimité de guerre », établissant de surprenantes solidarités mais détruisant aussi d’anciens statu quo conjugaux, et déstabilisant les enfants perturbés. Tout cela aboutit à une étrange et belle comédie de mœurs new-yorkaise où la superficialité associée au genre est remplacée par de la gravité. McInerney capte remarquablement ce mélange inattendu : expert en snobismes locaux, spécialiste des jouisseurs de la classe dominante, doté du style fitzgéraldien ad hoc, il a toujours cultivé une touche sombre. C’est celle-là qui, passant au premier plan, lui a permis de hisser son roman à la hauteur de son sujet.
📚 La Belle vie, de Jay McInerney, traduit de l’anglais (États-Unis) par Agnès Desarthe, Points, 480 pages, 10,20 euros.