David Foenkinos, Deborah Levy, Elfriede Jelinek… Notre sélection de livres à lire cette semaine
Jules Stimpfling, Virginie Bloch-Lainé, Juliette Einhorn, Philippe Ridet

Notre sélection livres de la semaine
LTD/DR
Jules Stimpfling, Virginie Bloch-Lainé, Juliette Einhorn, Philippe Ridet

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Une belle histoire, paraît-il, ne finit jamais bien. Ce n’est sûrement pas la conviction de David Foenkinos, dont le dernier roman, Je suis drôle, affirme l’inverse. L’histoire d’un jeune homme dont la construction infantile repose sur cette conviction ancrée comme un mantra : « Je suis drôle », lui, le beau garçon timide dont la place au monde s’annonce par le comique qu’impose son nom, Gustave Bonsoir, qui ne rêve que d‘une chose : faire rire les foules.
Mais c’est trop espérer de la vie qu’elle ne chamboule pas nos plans. Ce qui aurait pu n’être que deux bides qui ne portent pas à conséquence, lorsqu’on les connaît sur une scène d’un microscopique comedy club parisien à 19 ans, prend l’ampleur démesurée d’humiliations cuisantes dans l’esprit de celui pour qui l’humour est le seul horizon concevable et qui n’a pas encore la maturité de dissocier ses réussites ou ses échecs de son identité.
Hélas, Gustave Bonsoir choisit la route de ces jeunes gens incertains, en quête de leur place dans le monde, qui n’ont pas encore acquis la confiance en soi nécessaire pour surmonter les obstacles. Persuadé de son malheur, il piétine ce qu’il lui reste.
Qu’un garçon, comme tant de son âge, cherche à se réaliser en toute indépendance de ses parents, rien de nouveau là-dedans ; mais qu’il foule aux pieds l’amour pur et parfait qu’il file avec sa belle moitié, d’autant plus rare que l’époque est à la solitude des âmes, noyées par le gavage de l’herbe-est-toujours-plus-verte-ailleurs des applis de rencontre, des réseaux sociaux et de la chirurgie esthétique, ça c’est la consécration de l’autosabordage auquel seuls les jeunes cons peuvent parvenir, qui croient encore au succès éclatant du génie et sont trop fiers pour appeler à l’aide ceux qui ne leur veulent pourtant que du bien. Bref, c’est l’enfermement, le mensonge, la dépression.

Heureusement pour Gustave Bonsoir, loin du baron perché qui ne renouera pas avec l’amour qu’il fut incapable d’exprimer quand il le fallait, Foenkinos est plus clément que Calvino. Et c’est davantage à Will Hunting que ressemble Gustave, pris sous son aile par une figure transformatrice, un agent qui décèle son potentiel pour être le visage de la performance centrale d’une exposition consacrée – ça ne s’invente pas – à l’émotion opposée à celle à laquelle il aspirait : la tristesse.
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Je suis drôle illustre comment le passage à l’âge adulte tétanise tant de jeunes qui perdent pied face à la peur de n’être rien, désarçonnés par les inévitables premiers échecs et mesquineries. Il nous rappelle la leçon : Ses voies étant impénétrables, sachons garder espoir, faire confiance, cultiver l’amour de ses proches et on rebondira. Le meilleur moyen de rater sa vie, c’est de la saborder. Alors avanti !
* David Foenkinos sera au Festival du livre de Paris vendredi et samedi de 15 h 30 à 18 h 30 sur le stand de Gallimard.
Comment écrire la biographie d’une femme célèbre sans répéter ce qui est déjà su et quand de surcroît cette personne, en l’occurrence Gertrude Stein (1874-1946), fut une figure de proue de l’avant-garde ? Comment donner à ce texte une forme qui fasse écho au désir de liberté de Stein ? Deborah Levy a trouvé la solution : elle suit un fil tout en digressant, ce qui exige de l’habileté.

De Gertrude Stein et de sa soif de révolution artistique, il est question dans Une année à Paris, avec Gertrude Stein au détour de conversations, de promenades et de repas que Deborah Levy partage avec deux amies, Eva et Fanny. Et voilà que nous, lecteurs, avons à notre tour le sentiment de discuter avec elles. Ce texte est un modèle de biographie subjective. Il distille autant de charme et de taquinerie que de savoir.
Écrivaine britannique née en Afrique du Sud, Deborah Levy est connue en France pour sa trilogie autobiographique publiée en 2020 et 2021 aux Éditions du Sous-Sol. Elle apprécie Paris et y réside souvent. En novembre 2024, elle s’installe dans un studio afin d’écrire sur l’Américaine Gertrude Stein qui elle-même vécut en France de 1903 jusqu’à sa mort. Levy entrelace son propre quotidien au parcours de Stein et nourrit son travail de l’observation de ses amies. « J’ai parfois l’impression qu’Eva aime Gertrude Stein plus que moi », songe-telle.
Toutes les trois sont éprises d’indépendance, comme Stein qui quitta les États-Unis après quatre années d’études de médecine. Vivant des dividendes d’une entreprise de tramway dirigée par son père, elle recevait des artistes chez elle, rue de Fleurus, « à cinq minutes du jardin du Luxembourg ». Picasso et Hemingway étaient des habitués.
En 1907, elle rencontra Alice Babette Toklas, autre Américaine expatriée qu’elle aima et appela sa « femme ». Autrice de romans, d’essais et de poèmes, Stein a connu la gloire à 60 ans seulement en publiant un livre au titre délicieux, Autobiographie d’Alice Toklas. Elle était la contemporaine de Freud, qu’elle n’a pas rencontré. Une quête commune, fondamentale et sans fin les animait : celle de « comment on se compose ». C’est aussi ce qu’explorent Deborah Levy et ses amies.
Connue pour son œuvre pamphlétaire et avant-gardiste, Elfriede Jelinek a été saluée pour le magistral « flot de voix et de contre-voix » qu’elle déchaîne. Roman incantatoire, Déclaration de la personne est une vitupération torrentielle. À la faveur – ou plutôt la défaveur – d’un contrôle fiscal, Elfi, double de l’écrivaine, voit sa vie et son appartement livrés en pâture. Placée en position d’accusée, elle mêle à sa défense les questions inquisitrices des agents du fisc et retourne le rapport de forces en se faisant à son tour procureure.

Le ressassement, les proférations sont une arme rhétorique qu’elle dégaine contre les États autrichien et allemand, qui harcèlent les petits mais exonèrent les grandes richesses (le scandale des CumEx Files, montages financiers consistant, en Allemagne, à se faire rembourser un impôt qui n’a jamais été acquitté ; le détournement des indemnisations destinées aux survivants de la Shoah, etc.).
En faisant les questions et les réponses, la narratrice crée un flou entre son point de vue et celui de ses adversaires. Par l’outrance expressionniste, les jeux de mots surréalistes, le glissement d’un vocable à un autre, l’écrivaine intègre dans son monologue heurté le discours de ses opposants. Tout relève d’une ironie négatrice qui mine de l’intérieur un langage-écran destiné à faire paravent contre les dérives inimaginables d’un capitalisme débridé.
Elle lamine cet état de fait qu’elle honnit en en démontant les mécanismes dans la langue même : « Les grands se lavent la conscience, lavable en cycle délicat », quand elle la « lève » de son côté, soulevant le mouchoir sous lequel l’Autriche – ou plutôt « l’autruche » – dissimule ces injustices mortifères. La mauvaise conscience de son pays, c’est aussi l’imprégnation, jusque dans le présent, de son passé nazi.
Si toutes les œuvres d’Elfriede Jelinek convergent vers cette démythification, Déclaration de la personne évoque pour la première fois les persécutions dont fut victime la famille juive de son père : son cousin Walter Felsenburg, chroniqueur judiciaire, le père de ce dernier, Adalbert, l’un des premiers à être « expédié et exporté » vers Dachau après l’Anschluss…
L’écrivaine se blottit, plus largement, contre toutes les victimes, se « vautre » parmi les morts. Elle parle au nom de chacune d’elles, et réécrit le monde à l’aune de cette dévastation, dans une voix paradoxale à nulle autre pareille, dont la violence est à la mesure de l’hospitalité. Le morcellement de visions se décompose en sédiments, en spectres, membres de phrases qui sont autant d’organes humains. Grâce à ce flux d’imprécations, dans leur béance, qui font saigner une tendresse blessée, les êtres enfouis sous terre, réduits en poussière, ont de nouveau la parole.
Jusqu’à la page 133, tout allait bien. Barbara, 27 ans, étudiante dilettante en philosophie, est embauchée par Marie-France, la patronne française, chic et mystérieuse, de la boutique de vêtements pour dames et jeunes filles au cœur du quartier Parioli à Rome. Elle y retrouve d’autres vendeuses et Giosuè, le comptable juif. Les affaires filent bon train et le récit aussi. Rome, années 1980, quartier Parioli. Autant de mots qui suggèrent une bande-son d’Étienne Daho et des images de Nanni Moretti.

Sauf que tout change dès cet incipit de la page 133 : « Les bizarreries commencèrent par un épisode auquel personne, sur le moment, n’accorda d’importance. » Un homme se présente dans la boutique et demande : « Vous avez vu ma femme ? » Jusqu’alors frivole et léger, le récit bascule. D’autres références s’imposent : l’« Air de la calomnie » du Barbier de Séville et Le Jardin des Finzi Contini de Giorgio Bassani.
Chez Rossini, la calomnie est « d’abord une rumeur légère, un petit vent rasant la terre. Puis doucement, vous voyez la calomnie se dresser, s’enfler, s’enfler »… Chez Bassani, elle précède les lois raciales de 1938 qui enverront à la mort la petite communauté juive de Ferrare. Soudain la rumeur enfle : des jeunes filles disparaissent dans une des boutiques les plus trendy de la Ville éternelle comme si une trappe les aspirait dans une cabine d’essayage.
Philosophe, Ilaria Gaspari s’est inspirée pour ce livre de la fameuse « rumeur d’Orléans » auquel le sociologue Edgar Morin accorda son attention en 1969. Dans la ville libérée par Jeanne d’Arc, de jeunes femmes se faisaient enlever pour nourrir un réseau de « traite des blanches ». Comme par hasard, les boutiques auxquelles ces faits imaginaires étaient reliés étaient gérées par des Juifs. Dans sa translation du Loiret des années 1960 au Latium des années 1980, le sujet n’a rien perdu de son acuité. Sinon qu’aujourd’hui on ne parle plus de rumeurs mais de fake news, ce qui, on peut le regretter, revient quand même à ériger les malveillances au rang d’informations, fussent-elles fausses.
Les « bizarreries » de la page 133 marqueront durablement les protagonistes de cette histoire. Marie-France disparaît de la scène. Sa boutique aussi. Barbara, la narratrice, ne finira pas sa thèse sur Husserl. Elle écrit dans l’épilogue : « J’avais commencé de m’effacer […]. » Mais le souvenir de ce livre nous poursuit.
📖 Le Bruit du monde, 368 pages, 23 euros. Parution août 2025.
Jules Stimpfling, Virginie Bloch-Lainé, Juliette Einhorn, Philippe Ridet