Cécile Mury, Pierre Assouline, Dominique Fortier... Nos critiques littéraires de la semaine
Anne-Laure Walter, Arnaud Cathrine, Aurélie Marcireau et Philippe Ridet

Notre sélection littéraire de la semaine.
LTD/DR
Anne-Laure Walter, Arnaud Cathrine, Aurélie Marcireau et Philippe Ridet

Notre sélection littéraire de la semaine.
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C'est la comédie romantique qu'on attendait. La jeune et gaffeuse Marianne est journaliste pour un hebdo de cinéma intello et doit interviewer l'acteur Ben Whyte, son idole de toujours dont la photo orne le fond d'écran de son ordinateur au journal. Évidemment l'interview est une catastrophe ; évidemment la maladresse de la Peter Sellers en jupon va séduire le sex-symbol hollywoodien ; évidemment une idylle semée d'embûches va naître entre eux.
Cécile Mury, elle-même journaliste cinéma à Télérama, connaît suffisamment ses classiques, de Bridget Jones à Coup de foudre à Notting Hill (où Julia Roberts tombe amoureuse d'un libraire londonien incarné par Hugh Grant) pour en intégrer les codes, sans jamais se laisser aspirer par le genre et basculer dans la mièvrerie.
Elle conserve la bonne distance, surlignant chaque passage obligé pour mieux les dépasser. « Et moi, je suis quoi, dans cette petite comédie romantique nocturne, hein ? L'inévitable quota de clichés, le confident gay de service ? » déclare un des personnages, qui, de fait, est le meilleur ami - homosexuel - de l'héroïne. On ne boude pas notre plaisir à lire ce premier roman drôle, intelligent, concentré de pop culture - musique, cinéma et séries, avec un fort tropisme geek pour la SF et la fantasy. Avec en bonus les coulisses de la fabrique des blockbusters, des interviews à la chaîne aux équipes de communicants control freak, croquées par la journaliste culturelle aguerrie.
Cette pure comédie romantique, diablement efficace, est à ranger au rayon « très bonne littérature de divertissement », portée par la plume espiègle et le sens de la formule de Cécile Mury. Ben Whyte est décrit comme un « écorché. Mauvais comme la fièvre. Attirant comme le vide. Un monstre romantique. Même Emily Brontë l'aurait désiré, détesté, acclamé à s'en faire péter le corset ».

Quant à son torse... « Familier, inconnu. Taillé pour les travaux de force. Les bagarres de rue. Les guerres médiévales. La terre, les embruns, le charbon. Le sang et les baisers. Toutes les fictions. » À faire fondre toute midinette un peu exigeante sur l'écriture ! Et derrière son apparente légèreté, Paris-Hollywood glisse une réflexion subtile sur le rapport à l'amour de ces jeunes femmes, à l'image de l'héroïne, brillantes, cultivées et saturées de pop culture qui peinent à se départir des références culturelles et du regard ironique sur elles-mêmes pour vivre sans filtre l'émotion au premier degré.
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« Il ne se passe rien, il ne se passera rien », prévient Dominique Fortier. Il se passera pourtant quelque chose : le ravissement.
Quand viendra l'aube - hommage à un vers d'Emily Dickinson - est une incursion dans le journal intime de Dominique Fortier : un livre des jours, entièrement écrit de nuit, mais pas n'importe quels jours, et pas n'importe quelles nuits. C'est une fin d'été en bord de mer, dans le Maine, quelques mois après la mort de son père. Le charme absolu du séjour que nous propose l'écrivaine et traductrice québécoise tient d'abord dans la place dévolue à ce deuil.

Elle ne se prive pas d'évoquer cet homme et la colère qui lui survit (« Je ne pleure pas uniquement sa mort mais aussi sa vie ») mais l'expérience de la perte n'est jamais représentée de façon aussi vibrante qu'en bord cadre, comme dans ce fragment narrant la semaine qui a suivi le décès, occupée à un « casse-tête » (puzzle) que le père avait commencé avant d'être emporté et que la mère et la fille mettent un point d'honneur à terminer.
« Il ne se passe rien, il ne se passera rien, c'est le contraire d'une histoire que je veux raconter. » Comme dans une balade au côté de Colette ou une nage libre avec Chantal -Thomas, il arrive quand même bien quelque chose : le ravissement. « Je dois avouer que, au cours de ma vie, il m'est plus souvent arrivé de tomber amoureuse de lieux que de personnes. » Son père est mort, certes, mais Dominique Fortier peut se lover dans ce paysage.
Accompagnée de sa fille et d'un chien, elle arpente la côte et écrit « l'immensité de la mer, l'immensité du ciel, deux infinis qui s'appuient l'un sur l'autre ». Ici, elle respire vraiment (« Le reste de l'année, je retiens mon souffle »). Elle surfe aussi, « avec une médiocrité renversante » mais toujours « le cœur battant » comme si elle se rendait à « une sorte de bal ». Il est souvent question de la couleur bleue dont on apprend qu'elle n'existait pas jusqu'au bas Moyen Âge (« la mer était blanche, verte ou noire, le ciel noir, vert ou blanc »), rappelant un autre journal, le Bleuets de Maggie Nelson.
De la brume qui avale l'océan aux nuées de papillons monarques en passant par les tourterelles avec lesquelles elle communique (car elle sait les imiter), Dominique Fortier dit à merveille cet emballement qui la lie aux rivages, façon précieuse de tenir l'ombre du disparu en respect et de rester vivante. Un récit splendide « où il y a autant de blancs que de mots, et plus de lumière que tout le reste ».
Le journaliste de « Libération » ne renonce pas « à vanner les bien-pensants et à brusquer les pisse-vinaigre ».
C'est à cause de (ou grâce à) lui que l'on commence encore aujourd'hui un journal par la dernière page. Luc Le Vaillant, signataire en chef des portraits de « der » de Libération, chronique également, chaque semaine, ses « Ré/jouissances », un exercice qui lui permet « de filtrer l'air du temps et d'inciser les nervosités de l'époque ».

Dernières Ré/jouissances et charmantes offenses est un concentré de tous les nœuds du temps. Dès le départ le Breton annonce la couleur : « Que les peurs grimpent et que les sensibilités s'avivent ne me fera pas renoncer à vanner les bien-pensants et à brusquer les pisse-vinaigre. Je demeure le social-libertaire que j'étais. Je reste anticlérical et antimilitariste. »
Nostalgique, aussi, quand il fait l'éloge des mannequins des années 1990. Il avoue en effet « aimer regarder vieillir les pétroleuses d'antan. Inès de la Fressange maquignonne ses filles avec esprit. Carla Bruni continue de nurser Nicolas Sarkozy. Estelle Lefébure nage nue à Saint-Barth pour vendre une méthode de développement personnel qui la fera regretter par un fils de rocker national et un optimiste fiscal télévisé ».
Ce n'est pas parce qu'il est un homme blanc de plus de 50 ans plutôt hétéro qu'il s'interdit de parler de MeToo. Il raconte un cauchemar : un président qui décréterait la fin de la mixité et l'apartheid des sexes. « Au réveil, j'ai réalisé que cela ferait trop plaisir aux puritains, religieux ou non, pour que je m'y résigne. »
Dans son viseur, outre les curés, les imams, les rabbins : les wokes et les aspergeurs de tableaux. « Picasso a dit : "L'art n'est jamais chaste." Et c'est sans doute ce que lui reproche une petite escouade bruyante qui fait le tri parmi les libidos autorisées pour mieux restaurer la clause d'exclusivité et le banal idéal sentimental. » Toujours les formules sont diablement bien troussées : « Ce qui me plaît chez Laeticia [Hallyday], c'est que, sous l'apparat girly, elle a la rancune rustique. » Ce qui nous plaît chez Le Vaillant, c'est sa liberté.
Écrivain d'expérience (quarante romans, biographies ou récits historiques), critique, chroniqueur, blogueur et juré Goncourt, Pierre Assouline présente toutes les garanties de sérieux qui siéent au titre de son dernier ouvrage. D'un tel professeur on attend des miracles à la hauteur de son impressionnant CV. Las, modeste ou prudent, il a pris soin de prévenir dès la première phrase de son dernier ouvrage : « Ce livre ne vous rendra pas écrivain », comme s'il craignait qu'un lecteur dépité lui attribuant son échec ne le poursuive devant un tribunal.

Pourtant les conseils ne manquent pas. Toutes les phases de l'écriture sont abordées en 11 chapitres qui sont autant de leçons. De l'incipit l'excipit en passant par le choix de la construction, du genre, des personnages, de la narration et même de l'heure : tous les dilemmes qui se posent à l'écrivain ou à l'écrivaine sont abordés. Au passage, le lecteur attentif apprend que l'ancien directeur du magazine Lire n'est pas trop fan des phrases trop courtes et saccadées. Candidats aux Goncourt, soyez vigilants !
Adepte de la pédagogie par l'exemple, Assouline déploie dans ce livre richement illustré à la manière d'un album toute sa familiarité avec la crème de la littérature. Simenon (de qui il écrivit une précieuse biographie), Flaubert, Proust, Mann, Faulkner, Stendhal, Nabokov, et on en passe, font cortège à son entreprise. Cités à comparaître en appui des démonstrations de l'auteur, ils livrent, ici ou là, un de leurs petits secrets de fabrication.
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D'aucuns jugeront qu'Assouline étale sa science. C'est oublier qu'il est d'abord un passionné et que, à fréquenter assidûment le gratin des lettres, il sait naviguer entre l'admiration et l'ironie. Ici pas de pédanterie. Ce livre est un exercice de modestie paradoxale. Il n'y a pas de recette pour bien écrire et chacun invente la sienne avec ce qu'il est, tout simplement. À l'heure ou l'autoédition fait florès sous le regard un rien méprisant des professionnels de la profession, Assouline rappelle cette évidence libératrice : « C'est en écrivant qu'on devient écrivain. »
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