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Jean-Christophe Rufin, Marielle Hubert, Inoue Areno, Adrien Genoudet... Notre sélection de livres à lire cette semaine

Philippe Ridet, Juliette Einhorn, Alexis Brocas et Arnaud Cathrine

Publié le 01 avril 2026 à 13:00

Découvrez notre sélection littéraire pour la semaine du 30 mars 2026.

Découvrez notre sélection littéraire pour la semaine du 30 mars 2026.

LTD/DR

La Tribune Dimanche

N145 ● 12 juillet 2026

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« La Folie Sainte-Hélène », « Selon toi », « Teruko & Loui » et « Nancy-Saïgon » : découvrez notre sélection littéraire de la semaine du 30 mars 2026.

« La Folie Sainte-Hélène », de Jean-Christophe Rufin

À force de dévoyer ses mandats diplomatiques pour jouer les Sherlock Holmes, le consul Aurel (enquêteur récurrent de Jean-Christophe Rufin, déjà six aventures à son actif), dont les origines roumaines se traduisent en un goût discutable pour la mode soviétique, a gagné le gros lot : une affectation en forme de punition sur l’île de Sainte-Hélène, territoire britannique éloigné de tout et battu par les alizés où l’empereur Napoléon connut sa réclusion dernière – dans des conditions terribles, écrit-on en France.

Surprise : on n’envoie pas Aurel là-bas pour refroidir ses ardeurs investigatrices, mais pour qu’il éclaircisse le sort de son prédécesseur Hubert Bouize, disparu soudainement en laissant une lettre pleine de fautes d’orthographe qui ne lui ressemblaient pas (et un chien nommé Pschitt dont le cadavre sera retrouvé plus tard).

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Qui se cache derrière ces forfaits ? Les « reconstitueurs », ces nostalgiques toqués de Napoléon venus célébrer l’Empereur en costume de grognard et dont le consul Bouize s’efforçait de canaliser les démonstrations martiales curieusement peu appréciées des autorités britanniques ? Ce riche collectionneur, furieux du refus de Bouize d’authentifier une relique d’époque ?

Cette veuve américaine allumée qui croit que son mari décédé lui envoie des messages à propos d’un improbable trésor, encouragée dans sa folie par une entreprise qui vend des communications avec l’au-delà ? À moins qu’il s’agisse de ce « reconstitueur » dissident, assureur dans le civil, qui voue un culte particulier au maréchal Murat ? Ou que la vérité soit ailleurs, c’est-à-dire dans les coffres des banques de l’île, que l’on dit ouverts à tous les blanchiments ?

Stimulé par la présence d’une jeune et jolie thésarde, aiguillonné par un sympathique prof au collège de France, Aurel mène son enquête, permettant à Jean-Christophe Rufin, lui-même ancien diplomate, de remplir brillamment le contrat que tout auteur de roman policier en milieu clos signe avec son lecteur. D’abord la visite de l’île (qui n’est pas si vilaine que le dit la légende) et de son microcosme traversé de guerres picrocholines.

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Ensuite, une accumulation de mystères au présent et de détails non coïncidents dont nous ne vous dirons rien, sinon qu’ils perturbent le pauvre Aurel (« C’était exactement tout ce qu’Aurel détestait en matière d’intrigue policière : une combinaison rationnelle d’objets, d’horaires, d’alibis, de lieux qui devait permettre à un enquêteur méticuleux de résoudre l’énigme et de coincer le coupable »).

Un Aurel qui a lui-même le bon goût de ne pas prétendre à l’omniscience – si le roman louche du côté d’Agatha Christie, nous ne sommes pas chez Hercule Poirot – mais connaît parfois, sous l’effet du vin blanc, des sortes d’illuminations. Un grand finale à la fois sérieux et parodique – puisqu’il prend la forme d’un dernier assaut des forces napoléoniennes… – et une écriture assortie à tout cela, rapide, facile d’abord et semée de trouvailles souriantes (« Il prit un air modeste qui s’accordait bien avec son visage en forme de poire ») parfois teintées d’une anglophobie de circonstance (« Les Anglais sont les Anglais. Il faut beaucoup d’habileté pour savoir ce qu’ils pensent »).

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Car bien sûr, à Sainte-Hélène, le passé napoléonien et le sentiment anti-anglais afférent ne passent pas : ils restent en travers de la gorge de nombreux passionnés qui s’écharpent sur des points d’histoire. Comme celui qui porte sur les conditions de détention de l’Empereur : convaincu que celui-ci avait passé un exil plutôt agréable à Sainte-Hélène, le consul Bouize avait fait joliment restaurer les « lieux saints » où il avait séjourné, suscitant la fureur des tenants d’un Napoléon maltraité par ses vainqueurs.

Et il ressort de l’ensemble une vision bienveillante de l’humanité, vue comme une assemblée de rêveurs guidés par des lubies pour la plupart innocentes. Vision qui comprend aussi le consul Aurel, son obsession pour le piano qui lui fait jouer du Chopin jusqu’au bout de la nuit, ses maladresses touchantes devant une historienne pleine de charme (« On est prisonnier de ses rêves, vous ne croyez pas ? » dit-elle à Aurel). Cette Folie Sainte-Hélène n’usurpe pas son joli titre. 

📚 La Folie Sainte-Hélène, Jean-Christophe Rufin, Calmann-Lévy, 264 pages, 19,90 euros, en librairies le 1er avril.

« Selon toi », de Marielle Hubert

C’est avec un an de retard que Marielle Hubert apprend sa mort. Juste en tapant « Pascale Lemée » sur Google. Elle ne l’avait pas revue depuis des années mais son empreinte n’en était pas moins indélébile. Lemée était son professeur de théâtre à l’Espace Gérard-Philipe de Sartrouville : « Je ne sais même pas si tu m’as aimée. Je sais que moi, je t’avais aimée déraisonnablement, tout d’un bloc dès le premier jour de notre rencontre parce que j’avais douze ans et que mon cœur était déjà si vieux de douze années d’attente pour se lancer dans l’amour éperdu. Cette année-là, tu avais trente et un ans. » Le ton est donné : Selon toi est une adresse brûlante et il est tout à fait impossible de ne pas fondre à la lecture de ce chant de reconnaissance. La dette de Marielle Hubert à l’égard de la disparue est littéralement incommensurable : la jeune fille s’est hasardée sur les planches sans grande conviction « et en échange [elle a] eu la Création du monde ».

Nous sommes en 1995. Sous le regard de ce mentor (le seul qui vaille désormais pour elle), l’adolescente découvre que le monde va infiniment plus loin que tout ce qu’elle pouvait imaginer. Exit l’insignifiante vie ordinaire, elle ne vit plus que pour l’intensité de la parole théâtrale, et pour Claudel, Genet, Koltès, Duras. « Jamais la vie n’a menti au sujet de sa petitesse, rien ne dépassera jamais la vie sous tes yeux, celle doublée de mots. » Dieu sait pourtant que Pascale Lemée sait être rude. « Tu as le visage des migraineux, tu as les yeux de ceux qui ne sont jamais tranquilles avec la pensée, tu as le corps de ceux que l’amour ne laisse jamais en repos. » Qu’importe, l’apprentie comédienne n’a qu’une obsession : « T’attendre et être digne de toi. » Elle ne saura jamais rien de la vie privée de Lemée. Seule compte l’émancipation dont celle-ci lui montre la voie et cette intransigeance qu’elle lui inculque : le théâtre est « une question de vie ou de mort ».

On ne dira pas ici pourquoi Marielle Hubert a fini par fuir sa déesse, ni ce qu’elles se sont dit quand elles se sont revues une ultime fois (l’autrice avait alors 20 ans). Juste préciser ceci : Marielle Hubert a aimé cette femme sans savoir qui elle était vraiment ou, plutôt, qui étaient son frère et sa compagne… Car, oui, deux personnalités à la notoriété écrasante ne pouvaient qu’éclipser le destin de Pascale Lemée. C’est pour « faire justice » à sa mémoire évincée que l’autrice dresse ce tombeau. Certains lecteurs (connaisseurs) devineront d’emblée, d’autres se laisseront cueillir. Une chose est sûre : on voudrait tous avoir aimé comme Marielle Hubert. 

📚 Selon toi, Marielle Hubert, P.O.L, 192 pages, 20 euros, en librairies le 2 avril.

« Teruko & Loui », de Inoue Areno

Version japonaise de la nouvelle de Salinger Oncle déglingué au Connecticut, mais aussi Thelma et Louise qui finit mieux, Teruko & Loui est un roman gouleyant qui se déguste d’une gorgée. Une échappée belle échevelée. Sur un coup de tête, Teruko, 70 ans, fait un sort à 45 ans de vie commune, à Tokyo, avec un mari qui croit qu’une épouse est une « femme de ménage avec qui on peut coucher », pour s’acoquiner avec sa vieille amie Loui. De la première à la dernière page, leur jubilation gagne le lecteur, lui ravissant la glotte à l’instar des petits plats que Teruko concocte dans la minuscule résidence secondaire, au pied des montagnes, dont elles forcent la porte.

Car l’énergie qui circule entre elles se diffuse dans tous les sens. Épicé par cette réciprocité festive et solidaire, ce transfert d’ondes explosif galvanise. Loui, qui se met à chanter dans un bar, « régénère le sang dans les veines de Teruko », quand cette dernière, et l’atmosphère du café où elle tire les cartes aux clients, fait sentir « physiquement [à Loui] la consistance du bonheur ». Mais aussi une nostalgie, un sentiment de déjà-vu irrésolu. Teruko, qui s’est laissé grignoter toute sa vie, admire Loui, sa liberté de ton, son excentricité. Une inversion entre elles s’opère pourtant.

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Leur débrouillardise, pour vivre sans électricité, avec peu d’argent, est à l’image de tous les objets symboliques qu’elles vont devenir l’une pour l’autre : une doudoune pour se réchauffer, une clé pour ouvrir la porte de ce qu’elles dissimulent, un tournevis pour démonter ces verrous intérieurs – attirer l’autre vers les chemins salvateurs qu’elle rêve d’emprunter tout en le redoutant…

Le roman pétille de ces inventions, de ces inversions en cascade : les dons de chacune se transmettent à l’autre par capillarité amicale, dans une symétrie tendre des situations. Chacune s’appuie sur l’autre pour oser ce qu’elle ne se permettait pas. De fil en aiguille, cette interversion, à l’extérieur, permet une révolution à l’intérieur de chacune, qui peut emprunter à l’autre un petit bout d’elle et devenir plusieurs personnes en même temps – une fée, mais aussi une sorcière. Teruko, ainsi, inverse le rapport de forces avec son mari en prenant pour instrument de vengeance l’objet même de son humiliation : en craquant le code d’accès au compte de ce dernier (la date de naissance de sa maîtresse), elle se rembourse de la dette qu’il a contractée envers elle par des décennies de mépris.

Les deux fausses vieilles dames redeviennent alors des jeunes filles qui ont la vie devant elles, et le pouvoir de ce « pays de neige » peut se faire jour. Sur cette surface blanche, elles écriront l’histoire, exactement, qu’elles ont choisie. 

📚 Teruko & Loui, d’Inoue Areno, Éditions Picquier, 240 pages, 21 euros.

« Nancy-Saïgon », d’Adrien Genoudet

Il faut faire de la place dans les caveaux de famille en cette année de Covid-19. « Réduire les corps », autrement dit incinérer les restes des défunts d’hier pour faire place aux défunts d’aujourd’hui. Le jour où la tombe de Simone fut ouverte pour recueillir ses ossements, Édithe, sa fille, s’impatientait sous le crachin lorrain. Surprise, on retrouva Simone enveloppée d’un áo dài, vêtement traditionnel vietnamien. Paul Sanzach, son premier mari et peut-être son seul amour, rencontré à la fin de la Seconde Guerre mondiale au bord du lac de Constance, le lui avait envoyé d’Indochine, où il avait poursuivi sa carrière de militaire.

Qui dit Indochine dit Marguerite Duras ou Pierre Schoendoerffer, L’Amant ou La 317e Section. Adrien Genoudet choisit la voie du milieu : une histoire d’amour – du moins au début – dans un paysage exotique et hostile.

Édithe ne souhaite pas garder l’áo dài indigo. Elle a des raisons de n’avoir que faire de la nostalgie. Elle l’envoie à son fils (du moins c’est ce que le récit suggère) en même temps qu’un carton contenant la correspondance entre Simone et Paul. « Je me suis dit que ça te passerait le temps de lire tout ça […] je ne veux pas retomber sur ces vieux trucs. » Après tout, ce dernier a voyagé en Asie. Il vit à Paris, avenue d’Italie, au cœur du quartier chinois, claquemuré dans son studio, cerné par le virus. Il a bien le temps, lui, de remuer les vieux trucs.

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Commence alors cet envoûtant récit où le passé de Simone, de Sanzach et de Tilleul, son étrange ami souffre-douleur, se tresse avec le morne quotidien du narrateur dans le 13e arrondissement réduit au silence et à l’immobilité par l’épidémie. À peine se sont-ils rencontrés qu’Édithe et Paul doivent se séparer sur un quai de Marseille d’où le corps expéditionnaire s’embarque. Le narrateur a « l’impression de prendre la mer ». Nous aussi.

Livre âpre aux personnages rudes, Nancy-Saïgon nous confronte au gré de cette correspondance retrouvée à l’ordinaire de ce conflit lointain sur le point de finir en fiasco. La pluie détrempe les uniformes. L’alcool amollit les âmes. Le temps et l’attente dévaluent les serments les plus purs. Les mœurs se relâchent. Le style de l’auteur enfle (peut-être un peu trop). C’est l’ordinaire de la guerre. Tout autour rôdent la mort et les Viets et, à la fin, il faut vider les tombeaux. 

📚 Nancy-Saïgon, d’Adrien Genoudet, Seuil, 300 pages, 21 euros.

Philippe Ridet, Juliette Einhorn, Alexis Brocas et Arnaud Cathrine

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